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Au congrès du CFCM, les fédérations musulmanes s'efforcent à faire valoir leur légitimité auprès de l'Etat

Par Hanan Ben Rhouma le 10/12/2018

Le Conseil français du culte musulman (CFCM) s’est livré, dimanche 9 décembre, à une relative démonstration d'unité et de force dans le débat sur la restructuration de l’islam de France, avec l’objectif affiché d’être l’interlocuteur privilégié – si ce n'est l'unique – de l’Etat sur tous les sujets relatifs au culte musulman. A cette fin, l’instance a organisé son congrès des musulmans de France à l’Institut du monde arabe, à Paris ; un congrès conclu par le ministre de l’Intérieur chargé des Cultes Christophe Castaner dont le gouvernement est en pleine réflexion pour faire évoluer la loi de 1905 relative à la laïcité. Retour sur les temps forts de ce rassemblement durant lequel quelques contours de la réforme du CFCM ont été dessinés.

C’est un auditorium de l’Institut du monde arabe plein – entre 350 et 400 personnes – qui a accueilli le congrès des musulmans de France, organisé sous l’égide du Conseil français du culte musulman (CFCM) avec, pour mots d’ordre, « unité, indépendance et citoyenneté ».

Pour son président Ahmet Ogras, ce rassemblement des fédérations musulmanes, y compris celles qui ne sont pas membres de l'instance représentative, était une « occasion d’écrire un nouveau chapitre de l’histoire du CFCM. Un chapitre qui s’impose après quinze années d’existence ». Et plus encore en plein débat autour de la restructuration de l’islam de France, à l’heure où l’instance, d'une part, peine à convaincre les pouvoirs publics comme les musulmans dans sa capacité à se doter d’outils efficaces pour se réformer et, d'autre part, voit de nouveaux projets émerger contre ses intérêts.


« Ne pas laisser le soin aux autres d’organiser l’islam »

Aux côtés du CFCM, le bal des interventions fut ouvert avec la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse. Présentée comme « une amie des musulmans de France » par le maître de cérémonie Chems-Eddine Hafiz, elle dit avoir vu « toute l’utilité du CFCM » lors des attentats qui ont secoué la France en 2015, avant de décrire l’institution comme une structure « indispensable » qui « a un rôle éminent à jouer » dans le débat public.

Le soutien politique le plus marqué est venu sans conteste de la sénatrice Nathalie Goulet, pour qui « l’islam a le don de fabriquer des apprentis sorciers ». Elle qui prône la non-ingérence de l'Etat dans le culte musulman a ainsi appelé le CFCM à « ne pas laisser le soin aux autres d’organiser l’islam » car « ce serait plus qu'une erreur, ce serait une faute ».

« L’organisation de l’islam de France, c’est d’abord l’affaire des musulmans eux-mêmes », termine, pour sa part, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, avant la salve d’interventions des fédérations.


« Pris en tenailles, entre l’agenda des gouvernements successifs et les agendas des fédérations, il a parfois titubé. Et certains ont trop rapidement pronostiqué sa mort. Mais le CFCM est toujours là, débout et, par la grâce de Dieu, il a de beaux jours devant lui », fait part Ahmet Ogras. Pour cela, une réforme en profondeur du CFCM est aussi nécessaire qu'urgente. Reste à définir l'ensemble des modalités qui puisse convenir à l’ensemble des fédérations avant les élections prévues en juin 2019. « L’arbitrage se fera après les discussions finales entre toutes les fédérations », rappelle Mehmet Yilmaz, du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF). Et rien n’est encore gagné à ce stade.

Non à l’écrasement de « la diversité de l’islam de France »

Les fédérations ne se sont, en effet, pas toutes prêtées au jeu de l'unité totale sur scène. Tandis que Musulmans de France (ex-UOIF), en la personne de son président Amar Lasfar, a choisi, en dernière minute, de ne pas s'exprimer au congrès, d'autres fédérations ne se sont pas gênées pour faire valoir publiquement leurs divergences sur certains sujets.

« Prenez conscience que, dans la bataille des pachydermes, (…) vous écrasez des fourmis sans vous en rendre compte », lance Assani Fassassi, de la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA), à l’adresse des plus grandes fédérations, qui « cherchent à maintenir (leurs) privilèges acquis au détriment de l’islam ». Attaquant le système des mètres carrés qui contribue à voir « écraser la diversité de l’islam de France » dans le CFCM, il propose à ce que son prochain président puisse être, quelle que soit la réforme adoptée, « originaire de l’Ile de La Réunion ».

De son côté, Fatih Sarikir, secrétaire général du Milli Gorus, proche de la Turquie, insiste sur l’importance de « tout mettre en œuvre pour que les mosquées dites non affiliées à une des fédérations présentes (au congrès) soient également représentées » au CFCM pour assurer une meilleure représentativité.

Ceci passera-t-il par la départementalisation du culte musulman – pour laquelle l’Union des mosquées de France (UMF) a défendu ces derniers mois ? La mise en œuvre de ce processus fait, à ce jour, globalement consensus tant elle a été citée. La création de Conseil départementaux, qui constitue « la pierre angulaire » de la réforme, permettra ainsi, rappelle Anouar Kbibech, « une plus grande proximité avec les mosquées et avec les fidèles » et « une meilleure lisibilité de l’action du CFCM ». Le président du Rassemblement des musulmans de France (RMF) évoque également la mise en place d’une politique de « discrimination positive » pour assurer une représentation minimale des femmes, des jeunes et des convertis au sein du CFCM.

Tous unis contre toute tentative d'organiser le financement en dehors du CFCM

Toutefois, c’est toujours la question du financement qui occupe les esprits. « Nous ne pouvons pas continuer à faire des plans sur la comète, alors que nous savons que nos caisses sont vides », souligne Ahmet Ogras. L’Association pour le financement et le soutien au culte musulman (AFSCM) est certes créée pour contrer toute autre initiative similaire mais n’est pas opérationnelle à ce jour.


« Nous sommes profondément convaincus que les musulmans de France, que les acteurs du halal et du pèlerinage, que les fidèles de base préféreront travailler avec l’association cultuelle fondée par l’institution représentative du culte musulman (CFCM) et les fédérations musulmanes qu’avec des financiers ou des banquiers, même s’ils viennent de la banque Rotschild ! », attaque Anouar Kbibech, en référence au projet lancé par l’essayiste Hakim El Karoui.

« L’islam en France n’est pas un produit coté en bourse et qu’il faudrait soumettre aux méthodes de Wall Street. (…) Ceux qui n’ont jamais géré une mosquée et qui voudraient gérer l’islam, devraient commencer par sortir de leur salon doré, pour confronter le terrain dans son quotidien », appuye aussi Ahmet Ogras. « Il convient de dire qu’au-delà de la condescendance et du paternalisme qui habitent ces gens dans leur démarche, leur culot est une leçon de méthode pour nous », ajoute le président le CFCM, qui a lancé une mise en garde « contre les sirènes qui (vous) invitent dans leur douteuse aventure. Ces gens comptent sur vous pour afficher une légitimité qu’ils ne méritent pas ».

Pour Iqbal Ingar, président de l’Association de la Grande Mosquée de Saint-Denis de La Réunion, « le CFCM a le mérite d’exister. (…) Ceux qui le critiquent et pensent qu’il faut supprimer le CFCM se trompent lourdement et induisent en erreur les musulmans ». Mais « concrètement, il faut accepter que le travail que nous faisons chacun de son côté et pour sa fédération n'est plus suffisant. La mutualisation de nos moyens et de nos actions et l’intelligence collective pour agir ensemble sont devenus une condition impérieuse si nous recherchons l’efficacité. Dans le monde d’aujourd’hui, cela est vrai pour tous les secteurs, il n’y a pas de raisons que cela ne s’applique pas aux religions », signifie, plus tôt, Mehmet Yilmiz.

Faire évoluer la loi de 1905 pour mieux la « conforter », selon Castaner

Hasard du calendrier, le congrès s’est tenu au jour du 113e anniversaire de la loi de 1905 sur la laïcité, « trésor républicain que nous a légué l’histoire de France », résume Jean-Louis Bianco devant l’auditoire. C’est autour du projet gouvernemental de modification de cette loi que s’est principalement concentré le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner lors de son discours de clôture du congrès.

« Loin de porter atteinte aux principes de la loi de séparation, de vouloir remettre en cause le régime de laïcité qu’elle définit, l’intention du gouvernement est toute autre : notre volonté, celle du Président de la République, c’est au contraire de conforter la loi de 1905 dans le monde de 2018 » en vue de « permettre son application aux musulmans comme à tous les autres croyants dans notre pays », a-t-il appuyé.

Mais, poursuit-il, « conforter la loi de 1905, c’est aussi regarder en face ce texte, déjà retouché plus d’une quinzaine de fois, et s’apercevoir que les règles qu’il pose ne sont pas, aujourd’hui, suffisamment respectées », en particulier en matière de « respect absolu de l’ordre public » et de « transparence dans la gestion du culte », des « objectifs fondamentaux de la loi » qui compte aujourd'hui des dispositions « inapplicables » pour le culte musulman à ses yeux.

La Grande Mosquée de Paris opposée au projet

Une modification de la loi de 1905, un projet auquel n’est pas hostile le CFCM – sous conditions et sous réserve d'un consensus avec tous les cultes –, à l’exception notable de la Grande Mosquée de Paris qui a fait valoir sa différence avant la prise de parole ministérielle. « Des administrations nous incitent — ce qui n’est pas nouveau — à faire prévaloir la loi de 1905 (une majorité d’associations gérant les mosquées en France étant sous le régime de la loi 1901, ndlr). Nous demandons, au contraire, le respect de nos statuts actuels, qu’on ne peut légalement nous contraindre à changer », a lancé, plus tôt, le recteur de la Grande Mosquée de Paris Dalil Boubakeur.

« En ce moment décisif pour l’avenir de l’islam en France, nous revendiquons l’indépendance de notre culte comme principe préliminaire à toute discussion sur cette organisation de l’islam », a-t-il fait valoir. « Toute tentative de modifier les rapports clairs et fondamentaux entre les religions et l’État, toute ingérence d’une administration qui se doit de respecter la liberté religieuse, entraîneraient notre opposition farouche. »

Même son de cloche s’agissant du financement du culte venu de l’étranger : « Les apports extérieurs pour la construction et la gestion des lieux de culte ne sont en rien une exception dans notre économie mondialisée, qui favorise l’arrivée de capitaux étrangers dans toutes les sphères cultuelles, culturelles, artistiques, sportives, économiques, industrielles et même spatiales ! Ces apports étrangers ne sauraient donc justifier une atteinte à la séparation entre l’État et les cultes », martèle le recteur, à rebours des discours en vogue délégitimant les financements étrangers dans le culte musulman.

« Des réponses claires, déterminées et efficaces » attendues pour le ministre

A l'issue de ce rassemblement qui a également vu la présence de l'ex-ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement, à l'initiative de l'istichara en 1999, une résolution finale vient proclamer, entre autres, la volonté des fédérations signataires de « créer une nouvelle dynamique pour la représentation du culte musulman ». Elle a été lue par le délégué général du CFCM et président de l'Observatoire contre l'islamophobie Abdallah Zekri après un plaidoyer enflammé et applaudi contre la haine et les actes antimusulmans.

Lire aussi : La résolution finale du congrès des musulmans de France dans son intégralité

« Tous attendent de vous, représentants des acteurs du culte musulman en premier lieu, mais aussi de tous ceux qui souhaitent s’impliquer dans l’organisation de celui-ci, ainsi que de l’Etat, des réponses claires, déterminées et efficaces pour permettre à ce culte, à votre culte, de vivre dans notre pays, libéré des tutelles et des querelles de pouvoir », prévient le ministre. « Il ne s’agit pas pour l’Etat d’écrire les réponses aux enjeux de l’organisation du culte musulman, qui relèvent entièrement de la responsabilité de ses fidèles ; mais je réfute l’idée que l’Etat doive s’en désintéresser, car les chantiers qui sont devant nous concernent toute la société française. »