Coronavirus : avec la suspension des toilettes mortuaires, les rites funéraires islamiques s'adaptent avec l'épidémie

Coronavirus : avec la suspension des toilettes mortuaires, les rites funéraires islamiques s'adaptent avec l'épidémie

Par Hanan Ben Rhouma le 18/03/2020

A l'heure où l'épidémie de Covid-19 sévit en France et que le nombre de morts est appelé à se multiplier, les rites funéraires islamiques habituellement observés pour accompagner les défunts musulmans vers leur dernière demeure s'en trouvent chamboulés dès lors que l'exposition des corps au virus est avérée... ou pas, selon certaines situations. Une épreuve qui se superposent à d'autres pour les familles endeuillées en cette période de confinement mais qui n'est en rien incompatible avec le droit musulman. Explications.

Pour enrayer la propagation du coronavirus en France, l’heure est au confinement. Alors que le nombre de morts se multiplie et risque d'augmenter fortement, les agents des pompes funèbres doivent, tout autant que les professionnels de santé, prendre des précautions particulières afin d’éviter de nouvelles contaminations.

Des réflexes sanitaires impératifs à adopter vis-à-vis des morts

Le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) a émis dès le 18 février un avis relatif à la prise en charge du corps d’un patient décédé infecté par le Covid-19. « Tout corps de défunt est potentiellement contaminant et les précautions standards doivent être appliquées lors de la manipulation de tout corps », signale-t-on.

En conséquence, et parce qu’« il faut considérer par principe que le risque de contamination est le même chez un patient décédé que chez le malade vivant », le HCSP recommande au personnel funéraire, que :

• le corps, enveloppé au préalable dans une housse mortuaire étanche hermétiquement close puis recouverte d’un drap, soit transféré en chambre mortuaire ;

• la housse ne soit pas ouverte ;

• les précautions standard soient appliquées lors de la manipulation de la housse ;

• le corps soit déposé en cercueil simple qu’il soit procédé sans délai à la fermeture définitive du cercueil ;

• aucun acte de thanatopraxie (soins de conservation des corps) ne soit pratiqué.

Des toilettes mortuaires désormais interdites pour tous dans certaines zones

Ces recommandations, « élaborées sur la base des connaissances disponibles à la date de publication de cet avis », n’ont pas évolué à ce stade. Toutefois, plusieurs hôpitaux les ont étendues à tout décès qui survient en cette période d’épidémie et n’autorisent ainsi plus de toilettes mortuaires, nous informe le Conseil français du culte musulman (CFCM). Son président Mohammed Moussaoui confirme auprès de Saphirnews que plusieurs centres hospitaliers en Occitanie par exemple ont pris cette décision.

« Dans un contexte d’épidémie, la difficulté de constater avec certitude l’absence d’une contamination par le coronavirus (COVID 19) oblige le personnel de santé à ne prendre aucun risque pour la vie du personnel funéraire et de la famille du défunt », explique-t-il.

« C’est en appliquant ce principe de précaution que les hôpitaux ont pris cette décision qui n’a d’autre finalité que la protection des vivants et qui ne se heurte en aucun cas aux dispositions de la tradition musulmane dans un tel contexte. Le respect de la dignité du défunt et l’accompagnement de son corps vers sa demeure ainsi que le soutien de sa famille dans ces moments difficiles peut s’accomplir sans mettre en danger la vie d’autrui », poursuit-il.

L’appel du CFCM à accepter les mesures des autorités sanitaires

« Certaines dispositions rituelles telles que la toilette mortuaire, la mise du corps du défunt dans un linceul et la prière mortuaire peuvent être aménagées compte tenu du principe de la préservation de la vie de celui qui procède au rituel funéraire », explique, en outre, le CFCM dans un avis théologique ici exposé.

Mohammed Moussaoui se veut clair : « Le CFCM appelle à suivre les avis des autorités sanitaires. Si celles-ci n'autorisent pas la toilette mortuaire, il faut respecter cette décision », nous précise-t-il, rappelant que, dans la tradition musulmane, les défunts en période d’épidémie dont les corps sont exemptés de toute toilette mortuaire sont « élevés au rang des martyrs ».

« Le Prophète Muhammad a voulu apporter le réconfort nécessaire aux familles face à la douleur du deuil et aux difficultés qu’elles peuvent rencontrer en matière d’accomplissement de ce rite », affirme le CFCM, qui appelle les familles endeuillées « à accepter dans la paix et la sérénité les mesures prises par les autorités sanitaires et le personnel de santé de notre pays qui sont tout aussi bouleversés par ce qu’ils voient et endurent en cette période éprouvante ».

Des toilettes rituelles suspendues par la Grande Mosquée de Paris

« Face l’épreuve que nous traversons, la communauté musulmane doit être consciente des dangers, respecter les "gestes-barrières" et le confinement, et ainsi faire corps avec les valeurs de notre religion qui nous invitent à la sagesse, à la patience, à la discipline, à la bienveillance et à l’élévation spirituelle, pour le bien de tous », indique, pour sa part, la Grande Mosquée de Paris, qui a décidé, mercredi 18 mars, de « suspendre les toilettes rituelles qu’elle dispense en temps normal aux défunts » face à « la grave situation sanitaire » que traverse la France.

« Il s'agit bien d'une suspension générale des toilettes rituelles », confirme à Saphirnews le cabinet du recteur de l’institution religieux, « du fait de l'impossibilité de définir avec certitude, pour chaque cas, les causes de la mort et, surtout, en raison des mesures de protection des corps aujourd'hui systématiquement imposées aux personnels de santé et funéraires ».

Cette mesure tout aussi exceptionnelle que provisoire, qui vise à « vaincre la pandémie de coronavirus », tient compte de l’avis du HCSP et « de l’avis unanime de nos imams, pour qui la protection des vivants (personnels médicaux, agents funéraires et familles) est en tout supérieure ». En conséquence, la GMP, actuellement fermée, « appelle instamment les familles éprouvées à suivre scrupuleusement les limitations de déplacement et de rassemblement dans l’organisation de la prière funéraire » et met en place un standard téléphonique afin que ses imams puissent écouter et répondre aux questions des personnes malades et de leurs proches.

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Les pompes funèbres musulmanes doivent aussi s’adapter

Les pompes funèbres musulmanes doivent, elles aussi, s’adapter à la situation. Le groupe Elamen, qui compte huit agences en France spécialisées dans l'organisation des obsèques selon les rites islamiques, nous a confirmé qu’elle suit scrupuleusement les mesures prises par les autorités sanitaires. Les personnes dont le décès est directement imputé au Covid-19 ne pourront pas bénéficier de toilettes rituelles. Ce fut le cas, jusqu’à présent, pour « quatre personnes » dont la contamination a été avérée.

« Les mesures sanitaires sont très strictes concernant la prise en charge d’un décès des suites d’une infection au coronavirus. Le défunt sera enveloppé dans un linceul imbibé d’une solution antiseptique. Il sera automatiquement placé dans une housse obligatoire et recouverte d’un drap blanc. Cette housse ne pourra plus être ouverte et le défunt sera alors placé dans un cercueil hermétique sans délais puis définitivement scellé », indique l’agence.

Pour les défunts non liés au Covid-19, ils continueront à bénéficier des rites habituels, à moins que l’hôpital où le patient est décédé n’émette un avis contraire qui tient compte des risques actuels, précise Nordine Ghilli. Le directeur d’Elamen nous raconte ainsi avoir fait face, mercredi 18 mars, à un cas de cette nature en région parisienne.

Une autre difficulté s’ajoute pour les pompes funèbres musulmanes : celle de ne pas pouvoir respecter les volontés de certains défunts de faire rapatrier leurs corps dans leurs pays d’origine comme l’Algérie, le Maroc ou encore la Turquie, ces pays ayant suspendu les liaisons aériennes depuis la France pour une durée indéterminée à moins qu'ils ne mettent en place des convois exceptionnels.

Dans une France où le nombre de carrés musulmans dans les cimetières sont insuffisants, les familles, déjà éprouvées par la mort d'un proche et l'observance d'une cérémonie funéraire très stricte (forte limitation du nombre de personnes, respect des gestes-barrières...), doivent pallier à l'impossibilité du non-rapatriement en trouvant un lieu où enterrer le corps rapidement.

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Le bilan en France de l'épidémie fait état, en date du mercredi 18 mars, de 264 morts et de plus de 9 100 cas avérés de contamination au Covid-19.

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