Silvia Romano libérée, délivrée, mais sa conversion à l’islam défraye la chronique en Italie

Silvia Romano libérée, délivrée, mais sa conversion à l’islam défraye la chronique en Italie

Par Sara Ibrahim le 14/05/2020

Près de 18 mois après son kidnapping au Kenya en 2018, Silvia Romano est désormais libre. La jeune femme, volontaire au sein d’une ONG, a pu retrouver sa terre natale, l’Italie, dimanche 10 mai. C’est néanmoins sa conversion à l’islam durant sa détention en Somalie dans les mains d’une milice terroriste, qui défraye la chronique dans la péninsule, allant jusqu’à susciter des réactions de haine. Des organisations musulmanes, elles aussi, réagissent.

La libération de Silvia Romano, après 536 jours en Somalie aux mains du groupe terroriste Al-Shabab, a provoqué une pluie de réactions en Italie mais pas vraiment celles qui sont attendues. Un pareil événement, qui se serait normalement traduit par des réactions unanimes de joie à travers le pays, a pris une autre tournure dès l’arrivée de la jeune femme sur le sol italien, dimanche 10 mai, dans un contexte de crise sanitaire liée au Covid-19.

La jeune femme de 25 ans a été accueillie très chaleureusement, dès son atterrissage à l'aéroport de Rome, par sa famille mais également par le Premier ministre Giuseppe Conte en personne. Et c’est voilée dans un jilbab vert qu’elle est apparue aux yeux de tous. Des images qui ont enflammé une partie de l’opinion publique, notamment sur les réseaux sociaux, poussant les autorités à prendre des mesures pour renforcer la sécurité de Silvia Romano qui, entretemps, est revenue chez elle à Milan.

Une enquête a d’ailleurs été ouverte par le procureur anti-terroriste de Milan visant le flot d’insultes islamophobes et de menaces à l’encontre de Silvia Romano.

Quand devenir musulman devient un « tort »

Les réactions haineuses d’une partie de la presse ainsi que des représentants politiques de droite et d’extrême droite ont contribué à alimenter la polémique. « Nous avons libéré une musulmane », sont les mots en Une du journal conservateur Libero Quotidiano.

« Musulmane et heureuse, Silvia l’ingrate », a titré le quotidien de droite Il Giornale. Son directeur, Alessandro Sallusti, a renchéri en faisant une comparaison choquante entre islam et nazisme. « C'est comme si un interné dans un camp de concentration allemand était rentré chez lui, reçu avec tous les honneurs par son Premier ministre, portant fièrement l'uniforme de l'armée nazie », a-t-il osé écrire.

Le leader de la Ligue, Matteo Salvini, a commenté la libération de Silvia, en préférant mettre l’accent sur la rançon probablement versée à des groupuscules terroristes. « J'aurais évité de transformer son retour en une émission de télé-réalité. Il est clair pour tout le monde qu’une rançon a été payée », a-t-il déclaré dans une interview télévisée. Si cette information n’a pas été confirmée par le gouvernement, elle alimente les spéculations selon laquelle l’Etat italien aurait ainsi financé le terrorisme avec la soi-disante participation de Silvia Romano. D'autres membres de son parti d’extrême droite sont allés bien plus loin, comme le député Alessandro Pagano, qui a qualifié la jeune femme de « néo-terroriste » au Parlement.

Face à cette violente critique, Giuseppe Conte a pris la défense de Silvia Romano, en appelant les Italiens à se garder de juger la bénévole humanitaire sans avoir vécu son expérience traumatisante. « A tous ceux qui veulent spéculer sur Silvia Romano, je dis qu’ils devraient se retrouver à 23 ans kidnappés au Kenya, être transportés dans la forêt les yeux bandés, marchant jusqu'à neuf heures par jour pendant un mois, (…) être surveillé en permanence par des personnes armées de kalachnikovs », a-t-il déclaré.

Silvia Romano raconte sa conversion à l’islam

« Je m'appelle Aisha maintenant et j'ai spontanément choisi de me convertir à l'islam » : telle fut l’une des premières déclarations de Silvia Romano selon le journal Il Messaggero. À l'époque de l'enlèvement, Silvia Romano travaillait comme bénévole pour l’ONG italienne Africa Milele Onlus, qui vient en aide aux enfants abandonnés au Kenya, et aujourd’hui visée par une enquête pour déterminer ses responsabilités dans le kidnapping. Sa décision de se convertir a été prise après cinq mois de détention. Cela a été un processus long et complexe, « sans contrainte, sans pression », a-t-elle expliqué Silvia au procureur qui l’a interrogée.

« J’ai décidé d'épouser la religion islamique par conviction. Pendant la période où j'ai été kidnappé, j'ai demandé à avoir un Coran pour pouvoir le lire, mais surtout pour connaître leur culture et leurs raisons. J'ai aussi appris un peu d'arabe. Je n'ai pas subi de violence, j'ai été bien traité », a-t-elle ajouté. Son incapacité à dire du mal de ses geôliers ont, là encore, alimenté les critiques à son encontre.

Les organisations musulmanes réagissent

Malgré les déclarations de Silvia, sa conversion dans des conditions de stress et de fragilité psychologique a suscité des doutes, jusque dans les rangs même des musulmans en Italie. « Nous ne savons rien de ce qui lui est arrivé, sauf qu'elle a vécu un an et demi dans un pays très dangereux aux mains d'un groupe de terroristes liés à Al-Qaïda qui prêchent des choses que nous rejetons. Comment peut-on croire à une conversion sincère dans ce contexte ? » a déclaré dans une interview au quotidien La Repubblica Asfa Mahmoud, président de la Maison de la culture musulmane à Milan.

D’autres organisations ont exprimé leur solidarité avec Silvia Romano, sans commenter la nature de sa conversion. Dans un communiqué de presse, l’Union des communautés islamiques italiennes (UCOII) a souligné l’importance de ne pas fermer les yeux sur « les attaques lâches de certains journalistes et de leaders d'opinion qui veulent saper tout type de droit et de libre choix qu'un individu peut faire dans le respect de tous ». L’organisation a ajouté qu’elle suit de près toutes les déclarations offensantes visant les musulmans et prendra des mesures légales appropriées.

« J'ai l'impression qu'un débat exagéré s'ouvre sur la conversion de Silvia Romano », a affirmé Yahya Pallavicini, président de la Communauté religieuse islamique italienne (Coreis) et imam de la mosquée de Via Meda à Milan. « Je pense que nous devrions tous être heureux qu'une citoyenne italienne ait été libérée par ses ravisseurs, qu'elle soit en bonne santé chez elle. Point final. »

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