La vocation universelle du système de santé français à l'épreuve des discriminations

La vocation universelle du système de santé français à l'épreuve des discriminations

Par Myriam Attaf le 28/09/2020

Le système de santé public français ne loge pas l'ensemble de la population à la même enseigne. C’est ce que révèlent les résultats d'une étude de l’Institut national des études démographiques (INED) portant sur les discriminations dans le service de santé public français. Une étude sur laquelle revient Matthieu Ichou, co-auteur de l'étude, pour Saphirnews.

En France, le système de couverture santé est réputé pour être universelle. Pour l'INED, « ce contexte national, dans lequel toute la population devrait avoir accès aux soins de santé, offre un cadre intéressant pour l’examen des disparités sociales en termes de discriminations dans les soins ». Ainsi, si 63 % de Français ont déjà renoncé à des soins de santé pour des raisons financières ou faute de médecins disponibles, selon l’organisation France Assos Santé, l’accès aux soins semble plus compliqué pour les patients immigrés d'origine extra-européenne, ainsi que pour les femmes, les Noirs et les personnes de confession musulmane.

En s’appuyant sur les données de l’enquête « Trajectoires et Origines » (TeO) consacrée aux populations immigrées en France et réalisée en 2008, les chercheurs Mathieu Ichou et Joshua W. Rivenbark démontrent dans une étude (à télécharger plus bas) parue mi-septembre que les taux de discriminations sont « significativement plus élevés pour les personnes appartenant à des groupes minoritaires ou défavorisés socialement ».

Le reflet de discriminations présentes dans l’ensemble de la société

Les auteurs ont ainsi constaté que, si 3,6 % des personnes nées en France métropolitaine, s’étaient déjà senti mal traités dans le cadre d’une visite dans un service de santé, ce pourcentage est autrement plus élevé chez les première et deuxième générations d’immigrés (4,8 % et 4,6 %).

De fait, parmi tous les chiffres mobilisés par les chercheurs issus de l'enquête « Trajectoire et Origines », on note aussi que 7,1 % des personnes originaires d’Afrique subsaharienne interrogées ont déclaré avoir déjà fait l’expérience d’une discrimination dans un service de soin. Même son de cloche pour 6,4 % de personnes d'origine nord-africaine, 6,8 % pour celles d’origine turque ou encore 5,9 % pour les individus issus des Outre-mers. Ce chiffre tombe à 3,6 % du côté des personnes issues de France métropolitaine, souvent perçues comme blanches.

L’appartenance religieuse peut aussi constituer un facteur de discrimination. Ainsi, 9,3 % de bouddhistes et 6,7 % de musulmans déclarent que leurs croyances ont déjà eu une incidence sur la qualité des soins reçus contre 2,4 % de juifs et 2,9 % de chrétiens.

Les femmes dénoncent elles aussi des expériences discriminatoires plus fréquentes. L'étude rapporte que 4,7 % de celles interrogées ont déjà eu le sentiment d'être discriminées contre 3 % d'hommes. « Bien que cette proportion expliquée par les discriminations est plus faible pour les femmes que pour certains autres groupes, le fait qu'elles constituent la moitié de la population est significatif de l’ampleur de cet effet au niveau de la société française », rapporte l'INED.

Ces états de fait reflètent des discriminations déjà existantes dans d’autres sphères de la société selon Mathieu Ichou. « Le racisme dans la société est une explication très importante dans la compréhension de ces discriminations. Il ne s’agit pas nécessairement d’un racisme explicite, ouvert, direct, mais il peut y avoir des manifestations de stéréotypes. On généralise les pratiques de santé et les rapports qu’une personne entretient avec la santé en fonction de son appartenance à un groupe. A ce compte-là, les causes de discrimination constatées dans le système de santé français ne sont pas nécessairement très différentes de celles observées dans d’autres parties de la société », estime le sociologue.

De l’expérience discriminatoire à l’abandon des soins

Au-delà des discriminations, ce sont leurs impacts sur l’accès aux soins de santé que les chercheurs ont voulu jauger. « Dans l’étude, la question est de savoir si déclarer une expérience de discrimination par un professionnel de santé a des conséquences sur le recours ou non à des soins dont on aurait pourtant besoin. Et on trouve qu’effectivement, les personnes qui déclarent le plus de discriminations en lien avec un professionnel de santé sont aussi celles qui auraient le plus tendance y renoncer », confirme Mathieu Ichou.

Et les chiffres le prouvent. Il est rapporté dans l’étude que 13 % des Ultramarins, 22 % des Nord-Africains, 26 % des musulmans et jusqu'à 32 % des Africains subsahariens ont abandonné leurs droits d’être soignés à cause d’une expérience de discrimination.

Naturellement, les discriminations ne sont pas la seule cause de ces renoncements. Les difficultés financières et la distance géographique sont aussi des facteurs à prendre en considération. Néanmoins, elles révèlent les lourdes conséquences que l'inégalité de traitement, réelle ou ressentie, fait naître chez des catégories de personnes déjà victimes de discriminations dans d'autres sphères de leur vie quotidienne.

Sensibiliser les pouvoirs publics pour remédier au problème

La crise sanitaire liée au Covid-19 a été une véritable onde de choc mondiale. Une onde de choc qui, en France, a révélé l’étendue des inégalités et les a même creusé.

Une étude menée en juillet 2020 par l’Institut national de la statistiques et des études économiques (INSEE) montre qu’entre mars et avril, la hausse des décès étaient deux fois plus importantes parmi les immigrés que parmi les personnes nées en France. Ainsi, les décès de personnes nées à l’étranger ont augmenté de 48 %, ceux des personnes nées en France, de 22% sur cette même période. L’INSEE a, en outre, remarqué une hausse des décès de 54 % chez les personnes nées au Maghreb et de 114 % pour celles nées dans d’autres pays d’Afrique.

En Ile-de-France, c’est le département de la Seine-Saint-Denis qui a été le plus touché par le nouveau coronavirus. Le département a enregistré le taux de surmortalité le plus important de la région. Entre le 1er mars et le 19 avril, il plafonnait à 130 % environ contre 122 % dans les Hauts-de Seine et 74 % à Paris. De tristes scores qui pourraient s’expliquer par les conditions de vie précaires d’une partie des habitants. A la fin de l'année 2019, le taux de chômage en Seine-Saint-Denis était déjà de 11 %, le plus élevé des départements franciliens tandis que le taux de pauvreté grimpe à 27,9 %, le plus élevé de l'Hexagone.

Plus de dix ans après la publication de « Trajectoires et Origines », la situation n’a pas beaucoup changé. « Les résultats de l’enquête qui remontent à 2008 sont probablement encore d’actualité », estime Mathieu Ichou. « Il y a beaucoup de choses à faire concernant les inégalités face aux soins entre les territoires. Les chercheurs et les décideurs politiques devraient considérer les obstacles qui se situent à l'intérieur du système, dans les interactions entre les professionnels de santé et les patients. Ils devraient aborder ces interactions comme un espace d’intervention politique. Ce que fait cette étude, ce n’est pas proposer des solutions mais au minimum de sensibiliser sur ce problème », conclut-il.

Une nouvelle édition de l’enquête « Trajectoires et Origines » dont Michael Ichou est co-responsable est en cours. Elle devrait se pencher tout particulièrement sur les discriminations perçues par enfants de la troisième génération d’immigrés en France.

etude_ined_discriminations_a_l__acces_sante_2020.pdf Etude INED Discriminations à l'accès santé 2020.pdf