Michael Lonsdale, l’artiste aux milles facettes a rejoint les étoiles

Michael Lonsdale, l’artiste aux milles facettes a rejoint les étoiles

Par Antoine Bordier le 01/10/2020

Il s’en est allé, sur la pointe des pieds. Comme s’il s’attendait au clap de fin, il a terminé ses jours entouré de ses fidèles amis. Dans les dernières semaines de son existence vécue au ralenti, depuis son hospitalisation en juillet dernier, il avait dû adopter un fauteuil roulant. Il sortait peu de son vieil appartement de la place Vauban, situé près des Invalides à Paris. Depuis deux ans, Michael Lonsdale, le pèlerin russe, le comédien césarisé en 2011, se faisait plus rare. Ses voisins s’appelaient Simone Veil et Antoine de Saint-Exupéry. Ils se sont éteints avant lui. Après ses obsèques célébrés jeudi 1er octobre à Paris par Mgr Dominique Rey, archevêque de Fréjus-Toulon, coup de projecteur sur une star mystique du cinéma, qui aimait tendrement les autres, et, qui avait su garder un cœur d’enfant. Son étoile brille désormais dans le Ciel.

Sa poignée de main était devenue fragile, il avait du mal à parler. Mais sa voix rocailleuse et douce, sifflotante parfois, alors qu’il tapote de la main l’accoudoir de son vieux fauteuil, restera légendaire. La dernière interview, le dernier enregistrement que j’ai réalisé de lui, date du 10 septembre 2020.

Depuis le 21 septembre, il est devenu précieux, comme une relique. Il dure une minute et quarante-neuf secondes. C’est ma plus courte interview, jamais réalisée. Je préparais un reportage sur Mgr Dominique Rey, qui fêtait les 20 ans de son ordination épiscopale. Ils étaient, d’ailleurs, les meilleurs amis du monde. Ils se sont rencontrés, il y a plus de 30 ans, dans le cadre du lancement du festival Magnificat, à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire). Puis, ils se sont perdus de vue. Par la suite, ils se sont retrouvés chez lui, lors des groupes de prières qui réunissaient des artistes, dans les années 1990. Depuis, une amitié véritable, libre et solide, sincère et pure s’est construite entre les deux hommes.

Ce jour-là, le 10 septembre, Michael n’est pas en forme, il est vrai. Je m’occupe de lui, et, je l’aide à avaler son repas frugal. Je le revois six jours plus tard. Il va mieux. Nous sommes une demi-douzaine, avec Mgr Rey, à passer trois heures avec lui. Michael écoute beaucoup et parle un petit peu. Il semble aller mieux, et, revivre. Il accepte de sortir pour déjeuner au Vauban, qui était devenu sa cantine. Le temps est idéal pour lui. Il sort en portant son nouveau chapeau gris, qu’il porte même à l’intérieur. Il ressemble à une légende. Ses cheveux coiffés en arrière, comme il a l’habitude de le faire lui-même avec son peigne rouge, sa jolie barbe blanche soignée, et, ses sourcils aux ailes de colombe, lui donnent un air de patriarche. Cinq jours plus tard, lundi 21 septembre, vers midi, Michael s’éteint chez lui alors qu’il vient de se réveiller tout doucement.

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Les Récits d’un pèlerin russe

Difficile de revenir sur ses, presque, 90 années de vie. Essayons. Alors que je lui servais de chauffeur en juin 2011, pour sa venue en Seine-et-Marne, dans le cadre du 29e festival d’Art Sacré, de la Collégiale de Champeaux, près de Melun, il m’a raconté les grandes lignes de sa vie, pendant quatre heures. Je l’avais rencontré la première fois en 1993 alors que j’étais étudiant, lors des représentations des Récits d’un pèlerin russe dans la crypte de Saint-Sulpice, à Paris. Là, le metteur en scène jouait modestement le pèlerin russe dans la pénombre. Qui cherche à donner un sens à la vie de Michael Edward Lonsdale-Crouch, le trouvera dans ce récit où l’énigmatique, et, la tragédie (son personnage devient pèlerin après la mort de sa jeune femme) rejoignent la vie mystique du pèlerin qui veut voir Dieu.

Michael me raconte sa vie, alors que les paysages seine-et-marnais défilent. L’émotion et la concentration sont vives. Nous passons à côté du château de Vaux-le-Vicomte, là où il a tourné une partie de Moonraker, en 1979. Il me parle de sa naissance, du 24 mai 1931. Et me dit : « Je suis un fils adultérin. Mon père, Edward était un officier britannique, et, ma mère, Simone, une intellectuelle française. Ils se sont connus à Paris, où je suis né, le jour de la Pentecôte. Mon père était protestant et ma mère catholique. Mais, ils ne pratiquaient pas. Puis, nous sommes partis pour Jersey. Ensuite, nous quittons l’île pour Londres. Au moment de la guerre, nous partons vivre au Maroc. Là mon père, qui a dû abandonner sa carrière militaire, devient négociant. Un jour, il est accusé de traîtrise, par le gouvernement de Vichy. Il est enfermé à la prison de Casablanca, et, sera libéré deux ans plus tard, par les Américains. Cela m’a marqué, j’en ai souffert. »

Un dessinateur et un peintre avant tout

Au Maroc, le petit Michael, malgré cette situation, découvre les reliefs de l’Atlas, les jardins, la beauté des paysages, avec leurs couleurs solaires, qui marqueront ses premiers dessins, et, ses premiers coups de pinceaux. Avant d’être un acteur, il est d’abord un dessinateur. Il a démarré sa carrière artistique de façon précoce : « J’ai commencé à dessiner au Maroc vers l’âge de 10 ans. Je suis tombé amoureux des aquarelles de Cézanne, et, puis, je me suis mis à la peinture. »

Dans son appartement situé au 4e étage, où vivait ses grands-parents, le visiteur découvre ses dizaines de tableaux, quelques dessins, ses livres éparpillés, ses pinceaux, ses tubes de gouache, sa palette. Dans le long couloir où on a dû mal à se faufiler, Michael marche comme le pèlerin russe, lentement, un peu voûté. Plus tard, en 2018, juste avant la béatification des moines de Tibhirine, où il s’était rendu pour la première fois en avril de la même année, il me montrera la crécelle de frère Luc, devenue depuis une relique. Lorsque j’ai revu Michael la dernière fois, cinq jours avant son envolée vers le Ciel, ce désordre « michaelien » n’existait plus. Tout avait été rangé, comme si l’on avait voulu tourner une page trop vite, la sienne.

Sa conversion et Tania Balachova

Dans les années 1950, Michael vit à la fois une conversion personnelle et ses premiers amours au théâtre. Il rencontre une vieille dame aveugle, qui lui parle de Dieu, et, un dominicain, le père Raymond Regamey, qui deviendra son conseiller spirituel. Il se convertit et reçoit le baptême à 22 ans. Comme il le répétait, encore récemment : « C’était le plus beau jour de ma vie ! »

A cette époque, il suit des cours de théâtre : ceux de Tania Balachova. Une fois, nous avions discuté longuement sur le sujet de la formation des comédiens. Même s’il disait beaucoup de belles choses sur la Comédie Française et les Cours Florent, il regrettait que « les cours de Tania Balachova ne soient pas enseignés ». Il se souvenait très bien d’une anecdote, qui mettait en lumière sa qualité d’enseignement.

Lors de l’un de ses cours, il avait été pris de panique : « Tania m’avait demandé de jouer le rôle du méchant. Très timide, j’avais eu du mal à l’interpréter. Après plusieurs hésitations, elle m’avait poussé, avec une grande habilité, dans mes retranchements, et, je m’étais énervé. Elle avait réussi à me sortir de moi-même. Pour jouer le rôle, j’ai pris une chaise, et, je l’ai cassée devant elle. » Tania Balachova est certainement celle qui lui a permis de devenir ce qu’il a été pendant 70 ans : un comédien atypique, mystique, unique, et, très talentueux !

Le théâtre, le cinéma et son premier amour

C’est, donc, par le théâtre que Michael monte sur scène. En 1955, il joue dans la pièce de Clifford Odets, Pour le meilleur et pour le pire, au théâtre des Mathurins. C’est là qu’il rencontre Gérard Oury. Ils se retrouveront quelques années plus tard, en 1959, sur le tournage de La Main Chaude.

Quand on l’interroge, Michael se souvient qu’il préférait nettement le théâtre au cinéma : « Ma vie, à cette époque, c’était le dessin, la peinture, et, le théâtre. Le cinéma est venu après. Au Maroc, j’avais vu beaucoup de films américains. Mais, à Paris, ce qui m’intéressait c’était le théâtre. » Pourtant, il ne faut pas une année pour que ce soit le cinéma qui s’intéresse à lui.

En 1956, Michel Boisrond l’appelle pour jouer le rôle de Sinclair dans son film, C’est arrivé à Aden. Au théâtre, il continue et enchaîne les pièces : La Pensée, Le Tableau, Comédie, L’Amante anglaise, Une tempête... Il joue du Beckett, du Duras, du Shakespeare, du Péguy. Il triomphe en toute humilité sur les planches et, le soir, il rentre seul. Michael est un solitaire et vivra célibataire tout au long de sa vie.

Son premier et son seul amour s’appelle Delphine Seyrig. Il tombe véritablement amoureux lorsqu’il tourne avec elle dans le film India Song, de Marguerite Duras, en 1975. Les deux acteurs sont magnifiques. Lui joue le rôle du vice-consul qui tombe amoureux de l’épouse de l’ambassadeur. Leur vie ressemblera au film, comme il le raconte : « C’est mon seul amour, un amour impossible car elle avait déjà quelqu’un dans sa vie. » Ce quelqu’un n’est autre que Sami Frey.

Une star internationale est née, Moonraker l’a propulsé

Michael Lonsdale devient une véritable star internationale en 1979. Il tourne avec Roger Moore, le 11e James Bond, Moonraker. Auparavant, Michael a tourné dans des films à succès comme Paris brûle-t-il ?, Hibernatus, Chacal, Stavisky, La Traque, Monsieur Klein. Puis ce seront Enigma, Le Nom de la rose, Les vestiges du jour, Don Juan, Ronin, Munich... Il a tourné avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs : Jean-Pierre Mocky, Gérard Oury, Yves Robert, François Truffaut, Orson Welles, Steven Spielberg.

Les chiffres clés qui pourraient résumer sa carrière sont hallucinants. Au théâtre d’abord, il a ainsi joué dans 80 pièces entre 1955 et 2019. Il a mis en scène une vingtaine de pièces entre 1974 et 2019. Au cinéma, entre 1956 et 2020, il a joué dans près de 140 longs métrages et 50 courts métrages. A la télévision, il a joué dans 70 films. Michael est un acteur infatigable. Il a aussi prêté sa voix inoubliable dans des doublures et des voix-off, pour une centaine d’œuvres, au cinéma, à la radio, à la télévision, et, pour des livres-audio. Enfin, Michael a aussi écrit, co-écrit et participé à la réalisation d’une trentaine d’ouvrages. Ses trois livres qu’il aimait le plus : L’Amour sauvera le monde, Belle et douce Marie, Jésus, j’y crois.

Des hommes et des dieux

Quel film pourrait le mieux définir, représenter, symboliser Michael Lonsdale ? Ce n’est pas un hasard si Michael n’a reçu que très peu de récompenses. Lui, l’homme du 7e art, aimait l’humilité, l’ombre, la retraite, la froidure d’une abbaye, la chaleur d’une vieille église romane du Var. Il aimait la musique classique, le grégorien. Il n’aimait pas tellement le flamboyant.

En 2010, dans le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, qui retrace le martyr des moines de Tibhirine, Michael y interprète un second rôle : celui de frère Luc, le médecin du monastère qui soigne aussi bien la population locale, ses frères moines, que les terroristes en fuite. Il raconte qu’il « aime jouer des rôles différents », et, que ce qu’il préfère c’est « l’improvisation ». Il explique que la scène tournée avec la petite algérienne est « totalement improvisée. Nous étions assis sur un banc, et, ils ont tourné ».

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La foi est très importante pour lui. Quand il se convertit en 1950-1952, Michael pense à la prêtrise. On connaît la suite… En avril 2018, Michael se rend pour la première fois, à l’invitation de l’Ambassadeur de France à Alger, de l’Institut Français et des éditions Salvator, à Tibhirine. Il en écrira l’un de ses derniers ouvrages, Pèlerin à Tibhirine.

Lors d’une interview sur ce sujet, il disait : « C’est curieux, mais mon histoire familiale, mon enfance et ma vie d’aujourd’hui sont très liées à Tibhirine. Le film a été tourné au Maroc, où j’ai vécu une grande partie de mon enfance. Tibhirine se situe à une cinquantaine de kilomètres au sud d’Alger où l’arrière-grand-père de ma mère a vécu : il était viticulteur et possédait le château de Draria. Maman est née là-bas, à une dizaine de kilomètres au sud d’Alger… » Il terminait cet entretien en disant : « J’ai été très ému de mettre pour la première fois mes pas dans ceux du "toubib", de frère Luc et de ses compagnons… Je me dis, maintenant, qu’une vie réussie, finalement, c’est quand on a le souci des autres. »

« J’aime Dieu, j’aime Sa Lumière »

Aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle, Michael, non seulement, a eu « le souci des autres », mais il s’est donné aux autres. Dans les années 1980, Michael vit une dépression qui aurait pu être très grave. Il raconte qu’il « a remonté la pente grâce à la Communauté de l’Emmanuel et à Dominique Rey ». A ce moment, « Dieu m’a sauvé ». En 1986, Michael est invité à participer au lancement du festival artistique Magnificat, à Paray-le-Monial. Il a un coup de cœur pour ce lieu : « J’aime beaucoup cet endroit où s’est révélé le Cœur de Jésus. J’essaye d’y aller chaque année. »

Pudique et mystique, il raconte rarement le rôle qu’a joué dans sa vie sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face. « Thérèse aussi m’a sauvé. Une année, à Paray-le Monial, j’ai prié, pendant la nuit, aux côtés de la châsse de ses reliques. C’était magnifique. »

Michael Lonsdale nous a quitté lundi 21 septembre, chez lui, vers midi. Il était passionné par Paul Claudel. Il aimait relire son texte de la Vierge à midi : « Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer. Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier. Je n’ai rien à offrir et rien à demander. Je viens seulement, Mère, pour vous regarder. » Après cette lecture, il concluait : « J’aime Dieu, j’aime Sa Lumière, Sa Splendeur, quelque chose qui touche non seulement notre intelligence, mais aussi notre cœur. Je Le regarde, Il me regarde. Il m’attire vers Lui. » Il aimait aussi Charles Péguy. Très marial, Michael portait à la fin de sa vie un chapelet autour du cou.

Le 1er octobre, à 10h, ses obsèques sont célébrées, à l’Eglise Saint-Roch, la paroisse parisienne des artistes. Ce 1er octobre, l’Eglise fête aussi la petite Thérèse. Le petit prince mystique du 7e art a dû recevoir une pluie de roses. Que ton repos soit éternel et lumineux. Ton dernier ouvrage, Mes étoiles : les rencontres qui ont éclairé mon chemin, sonne comme un adieu. A Dieu Michael !

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Antoine Bordier est consultant et journaliste Indépendant.