Pourquoi la campagne gouvernementale de promotion de la laïcité à l'école fait polémique

Pourquoi la campagne gouvernementale de promotion de la laïcité à l'école fait polémique

Par Lina Farelli le 28/08/2021

La toute nouvelle campagne de communication du gouvernement destinée à promouvoir la laïcité dans les établissements scolaires français à l'occasion de la rentrée fait l'objet de vives critiques.

Le gouvernement est bien décidé à mettre le sujet de la laïcité au centre du menu de la rentrée scolaire, ceci sans perdre de vue la course prochaine à l'Elysée qui se jouera en 2022. C'est par une campagne de promotion de ce principe républicain à l'école que l'exécutif, qui a dissout en juin l'Observatoire de la laïcité, s'est essayé à l'exercice. Raté pour des spécialistes de la laïcité et des membres de la communauté éducative, avec un bad buzz au rendez-vous.

« Permettre à Sacha et Neissa d'être dans le même bain. C'est ça la laïcité », « Permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires. C'est ça la laïcité »... Une série de huit affiches, qui ont vocation à être diffusées au mois de septembre dans les établissements scolaires, ont été dévoilées cette semaine par le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, lors de sa conférence de presse jeudi 26 août. Mais à peine rendue publique, la campagne de communication, maladroite à tout le moins, a été des plus critiquées par des associations et des syndicats.

« C’est ça la laïcité. » Vraiment ?

La Vigie de la laïcité, créée en juin par des personnalités membres ou proches de l'ex-Observatoire de la laïcité, n'a pas manqué de donner son point de vue, très critique, sur l'initiative gouvernementale.

« Force est de constater une profonde confusion sur le sens de ce qu'est la laïcité. D'autant plus qu'à aucun moment ne sont rappelés ni même évoqués les fondements de la laïcité, à savoir la liberté de conscience et sa manifestation dans les limites de l'ordre public, la neutralité de l'État (découlant de la séparation), et l'égalité de tou.te.s devant la loi sans distinction de religion ou de conviction », lance d'emblée l'association dans un communiqué en date du vendredi 27 août, dans lequel elle regrette sans mâcher ses mots les choix opérés par le gouvernement.

« La laïcité, ce n'est pas "permettre à Sacha et Neissa d'être dans le même bain", ni "permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires" comme l'indiquent certaines affiches officielles qui, toutes, mettent en avant quasi-exclusivement des enfants issus de la diversité. Derrière un a priori jovial et tolérant, le message porté par ces affiches réassignent les élèves à leurs identités. Celles-ci devant, selon cette campagne, être gommées au profit d'une homogénéisation normée (une illustration en est la récurrence du terme "même") », explique la Vigie. « Ainsi, ces affiches confondent la laïcité avec les idées de coexistence et d'assimilation. »,

Des confusions dangereuses qui n'aident pas à promouvoir la laïcité

Comme la plupart des détracteurs de la campagne, l'association fustige largement le choix des prénoms et des caractéristiques phénotypiques dans les affiches, qui amènent à entretenir « une lourde ambiguïté » : « Implicitement, est diffusée l'idée que la laïcité concernerait en premier lieu les personnes issues de l'immigration. »

« Sur le fond, une seule affiche (sur laquelle il est écrit "Donner le même enseignement à Romane, Elyjah et Alex, quelles que soient leurs croyances") correspond à une définition de la laïcité. Mais même cette affiche fait fausse route, en réduisant les enfants à leur appartenance religieuse qui serait implicitement devinée par leurs prénoms et/ou couleurs de peau », souligne la Vigie.

« Surreprésenter "la diversité" uniquement lorsqu'il s'agit d'une campagne autour de la laïcité, ce n'est pas la laïcité (c'est le racisme) », dénonce, parmi de nombreux internautes, Rachid Zerrouki, professeur et auteur du livre Les incasables.

Le syndicat Sud Éducation, qui raille une campagne mélangeant « les thématiques dans une confusion qui peut s’avérer dangereuse », est aussi allé dans le sens de la Vigie. « En mélangeant religion, couleur de peau, origine géographique supposées, et en faisant des différences les freins à l’épanouissement et au vivre-ensemble, la campagne d’affichage est sur une pente dangereuse, celle d’un dévoiement raciste et xénophobe de la laïcité, appuyé sur un imaginaire colonial », a-t-il dénoncé.

La CGT-Educ'action blâme, pour sa part, une « scandaleuse campagne du ministère sur la laïcité ». « Poncifs et instrumentalisation d'un concept apparemment mal digéré... Nous ne pouvons que craindre le contenu des futures formations des personnels sur cette thématique ! », a commenté le syndicat sur Twitter.

Blanquer défend l'initiative sans convaincre

Face à la polémique qui enfle, le ministère de l'Education nationale est sommé de réagir. Sa démarche, explique-t-on dans un communiqué, a pour objectif de « montrer que la laïcité n'est pas qu'un principe, en illustrant des situations quotidiennes et fédératrice à l'école, dont tous les élèves se réjouissent ».

« Cette campagne fait le choix d’inscrire le récit de la laïcité dans le quotidien des élèves en s’appuyant sur ses effets concrets, incontestables et partagés, tels qu’ils les vivent tous les jours à l’école, au collège et au lycée. À cet effet, chacune des affiches met en évidence un bénéfice de la laïcité, en lien avec les valeurs de la République : la liberté, l’égalité, la fraternité », précise le ministère.

« N'allons pas chercher de nouvelle polémique, cette campagne est faite pour unir et pour rappeler que la laïcité est au cœur du pacte social français et que nous devons tous la respecter », a affirmé Jean-Michel Blanquer sur RTL.

Une telle campagne de communication ne pourra, estime la Vigie de la laïcité, « qu'alimenter les polémiques et (entretenir), tant chez les élèves que chez leurs parents, les confusions autour de ce grand principe de la République. La course pour savoir lequel des ministres serait le plus "laïque" ne doit pas mener au détournement profond de la laïcité, notion qui refuse toute idéologisation ».

Le ministère de l'Education nationale est appelé par Sud Education à tout bonnement « renoncer à déployer cette campagne d’affichage » dans les écoles. Aucun rétropédalage n'est à l'agenda du gouvernement. La polémique est bien partie pour durer.

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