Abus sexuels dans l'Eglise : des révélations accablantes pour un impératif reconnaissance de la responsabilité institutionnelle

Abus sexuels dans l'Eglise : des révélations accablantes pour un impératif reconnaissance de la responsabilité institutionnelle

Par Hanan Ben Rhouma le 05/10/2021

« Faire la lumière, révéler la part d’ombre, dissiper les ténèbres. » La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) a étalé au grand jour, dans un rapport rendu public mardi 5 octobre, le caractère « systémique » des « œuvres de mort » commis par des prêtres et des religieux depuis plusieurs décennies en France. Au terme d’un travail à la fois massif et minutieux, voici ce qu'il faut retenir du rapport Sauvé, qui révèle l’ampleur d'un grave phénomène que les autorités ecclésiastiques sont appelées à traiter d’urgence sous divers aspects. Pour Jean-Marc Sauvé, « l'Eglise peut et doit faire tout ce qui est nécessaire pour rétablir ce qui a été abîmé et reconstruire ce qui a été brisé ».

C’est une étape ô combien importante qui a été franchie dans l’examen de conscience entamé ces toutes dernières années par l’Eglise de France autour de sa responsabilité dans les violences sexuelles commises au sein de l’institution catholique depuis des décennies. Le travail de vérité et de reconnaissance, lancé après de longues décennies d'une indifférence « profonde, totale et cruelle » de l’épiscopat français à l’égard des victimes, ne fait cependant que commencer.

Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase), mandatée par l’Eglise catholique elle-même en février 2019, a été rendu public mardi 5 octobre, après deux ans et demi de travaux qui auront coûté 3,8 millions d’euros. Remis solennellement à Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France (CEF), et Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF), il révèle l’ampleur d’un grave phénomène qui revêt un caractère « systémique ». Avec 485 pages et 2 500 pages d’annexes, un véritable pavé est jeté dans la mare.

Des chiffres qui donnent le tournis

En mars dernier, Jean-Marc Sauvé, avançait le chiffre d’au moins 10 000 victimes d’abus sexuels en 70 ans en France. Depuis réévalué, il est aussi vertigineux qu’accablant pour l’Eglise. « Alors que l’appel à témoignages lancé par la Ciase a permis d’identifier 2 700 victimes et que l’enquête archivistique a permis d’en dénombrer 4 800 », relève le président de la commission, l’enquête en population générale menée par l’Inserm avec l’appui de l’IFOP conduit à estimer le nombre de victimes (vivantes) agressées pendant leur minorité par des prêtres et des religieux à 216 000 personnes entre 1950 et 2020. Il s’élève même à 330 000 en ajoutant les victimes de laïcs, salariés ou bénévoles, en lien avec l’Eglise catholique, ce qui représente 34 % des abus dans l’Eglise.

Au total, sur les 5,5 millions de personnes qui ont subi pendant leur minorité des violences sexuelles en France, la part des prêtres et religieux abuseurs est établie à 4 %, à 6 % avec les laïcs. « L'appel à témoignages n'a ainsi touché que 1,25 % des personnes concernées », indique Jean-Marc Sauvé, soulignant « l’extrême difficulté » à inciter les victimes d’abus sexuels à briser le silence.

Ce constat en amène un autre, qui est une des révélations choc du rapport : l’Église est, « après les cercles familiaux et amicaux, le milieu où la prévalence des agressions sexuelles est la plus élevée », indique-t-on. « Il en a été commis dans le cadre de l’Église catholique (1,16 % par des personnes en lien avec l’Église, dont 0,82 % par des clercs, religieux et religieuses) significativement plus que dans les autres sphères de socialisation (0,36 % dans les colonies et camps de vacances, 0,34 % dans le cadre de l’école publique, 0,28 % dans les clubs de sport et 0,17 % dans le cadre d’activités culturelles et artistiques) », précise le rapport de la Ciase, qui a identifié entre 2 900 et 3 200 pédocriminels au sein de l'Eglise, soit 2,5 % à 2,8 % de l’effectif des clercs et des religieux de 1950 à nos jours.

A noter aussi, les garçons représentent 80 % des victimes, « avec une forte proportion de jeunes âgés entre 10 et 13 ans », indique Jean-Marc Sauvé, alors que, dans le reste de la société, les filles sont massivement victimes des violences sexuelles (75 %).

Ces violences se sont principalement produites de 1950 à 1969 (56 %) avant de « nettement diminuer » entre les années 1970 et 1990. Une baisse « qui peut aussi être mis en relation avec la baisse des effectifs et la baisse de la fréquentation des institutions de l’Eglise catholique », pointe le président de la Ciase. Depuis 1990, le phénomène stagne. Jusqu’au début des années 2000, l’Eglise a fait montre d’« une indifférence profonde, totale et même cruelle à l’égard des victimes ». « L’attitude de l’Eglise n’a évolué significativement qu’à compter de 2015-2016 » avec l’affaire Preynat et Barbarin et la mise en place de cellules d’écoute. Mais on est encore loin du compte.

Les victimes au cœur de la démarche de la Ciase

Avec le rapport, un recueil de témoignages « De victimes à témoins » a été rendu public. « Les victimes détiennent un savoir unique sur les violences sexuelles et elles seules pouvaient nous y faire accéder pour qu’elles puissent être restituées. C’est en conséquence leur parole qui sert de fil directeur au rapport de la commission », insiste Jean-Marc Sauvé, qui parle d’un « véritable de travail de co-construction » avec les personnes concernées « dans la réflexion sur la manière dont nous devions concevoir les questions de responsabilité et de réparation ».

« Si la chape de silence recouvrant les forfaits commis a fini par se fissurer et susciter une onde de choc et de soutien dans l’opinion, on le doit au courage des personnes victimes qui, surmontant leur souffrance, ont pris sur elles en dépit de nombreux obstacles de dire ce qui leur est arrivé (…). Sans leur parole, notre société serait encore dans l'ignorance ou le déni de ce qui s’est passé », salue l'ancien vice-président du Conseil d'Etat.

« Si la condition de victime se caractérise par une passivité enfermante, patholologique, qui confine à la sidération, la sortie de cette condition commence par une initiative, plus souvent un acte de parole. Cette sortie du silence réclame un courage que quiconque n’a pas connu cet enfer ne peut soupçonner », déclare Alice Casagrande, une des 21 membres de la Ciase qui se fait porte-parole de victimes.

« Vous devez payer pour tous ces crimes »

Parmi les interventions remarquées, figure celui de François Desvaux, qui n’a pas mâché ses mots face aux autorités ecclésiastiques. « Vous êtes une honte pour notre humanité. Vous avez piétiné par votre comportement l’obligation de droit divin naturel de protection de la vie et de la dignité de la personne alors que c’est l’essence même de votre institution », signifie le fondateur de l'association de victimes La Parole Libérée. Et de lancer avec vigueur : « Vous devez payer pour tous ces crimes. »

« Dans cet enfer, il y a eu des crimes et des délits atroces, en masse, pendant des décennies. (…) Mais il y a eu plus grave encore. Il y a eu la trahison : trahison de la confiance, trahison de la morale, trahison de l'enfant, trahison de l'innocence originelle, trahison de tout en somme. Il y a eu la lâcheté, la faiblesse, la dissimulation, la stratégie, le silence, l’hypocrisie, la ruse, le mensonge. Il y a eu la sanction de ceux qui ont osé se révolter, il y a eu une soigneuse interaction entre ces nombreuses défaillances. Peut-être devrais-je dire malveillance. C’est ce qu’on appelle la terrible mécanique systémique d’une institution qui dysfonctionne totalement », tance-t-il. « Cette réforme du système est d'une telle ampleur, d'une telle profondeur, qu’un Vatican III ne peut être qu'un point d'étape. »

De la reconnaissance à la réparation

Au bout, 45 recommandations ont été formulées, à commencer par celle consistant à reconnaître la responsabilité institutionnelle de l'Eglise dans les faits « depuis les origines, et à tout le moins pour les personnes vivant aujourd’hui dans notre pays et qui ont subi des agressions sexuelles », indique Jean-Marc Sauvé. « L’Eglise n’a su voir, entendre, capter les signaux faibles. (…) Elle n’a pas su prendre des mesures vigoureuses qui s’imposent », quelle que soit l’époque.

Aussi, « il faut réparer dans toute la mesure du possible. Cela implique, a minima pour les actions prescrites, la reconnaissance de la qualité de victimes, par une institution indépendante mise en place par l'Eglise ». Une solution « préférable à un nouvel allongement des délais de prescription qui ne peut engendre que des douleurs et des souffrances supplémentaires pour les victimes » et « qui peut se traduire par bien des déceptions car, on le sait bien, la vérité judiciaire ne fait pas toujours bon ménage avec la vérité tout court », déclare le président de la Ciase, pour qui l’indemnisation doit impliquer une reconnaissance de responsabilité. « Ça ne doit pas être un don mais un dû. Nous considérons que les victimes ont une créance et que l'Eglise a contracté une dette à leur égard. »

Réformer le droit, la morale sexuelle et la gouvernance de l’Eglise

La Ciase relève, en parallèle, la nécessité de réformer le droit de l'Eglise, prenant acte de la réforme du droit canonique qui entrera en vigueur en décembre et qui fait passer « les agressions sexuelles de la catégorie des offenses faites à la chasteté à la catégorie des atteinte à la vie et à la dignité des personnes ». « C’est un premier pas mais il paraît nécessaire pour la Ciase d'introduire au moins dans la procédure ecclésiastique les règles du procès équitable », en ouvrant notamment la procédure aux victimes.

Le secret de la confession, aujourd’hui assimilé au secret professionnel des avocats ou des médecins en France sauf cas particuliers, « ne peut pas être opposé à l’obligation de dénoncer les atteintes graves sur les mineurs et les personnes vulnérables », appuie-t-on. Pour Jean-Marc Sauvé, « nous mesurons bien la sensibilité de cette recommandation mais, en conscience et en responsabilité, nous la faisons. »

Une réforme la gouvernance de l'Eglise est rendue nécessaire : « Il faut éviter une concentration excessive des pouvoirs (…) entre les mêmes mains. Il est nécessaire d'associer les laïcs, hommes et femmes, aux instances décisionnelles. »

Par ailleurs, « il nous semble indispensable (de revoir) tout ce qui a pu nourrir ou justifier des abus et notamment une forme d’hyperbolisation de l’autorité du prêtre. Une sacralisation excessive, l’identification du prêtre au Christ dans tous les aspects de sa vie, est un problème », affirme la Ciase qui, s’agissant de la morale sexuelle, « a acquis la conviction qu'une conception excessivement taboue de la sexualité est susceptible de créer des points aveugles sur des agissements graves ». Elle déplore, par la voix toujours de Jean-Marc Sauvé, « l'absence de toute prise en compte, dans la morale sexuelle de l’Eglise catholique, de l’atteinte à l’intégrité physique et psychique de la personne alors que les agressions sexuelles sont clairement des œuvres de mort qui porte évidemment une atteinte grave au cinquième (commandement du) Décalogue "Tu ne tueras pas" ».

Le « pardon » exprimé par le président des évêques français

Le rapport de la Ciase, qui fera date, est une contribution inédite au travail de vérité, et « c'est à l'Eglise de s'en emparer et de le poursuivre afin de retrouver la confiance des fidèles et celle de la société », souligne-t-il. « L'Eglise peut et doit faire tout ce qui est nécessaire pour rétablir ce qui a été abîmé et reconstruire ce qui a été brisé. »

Pour Eric de Moulins-Beaufort, le rapport est « rude » et « sévère ». « Que tant de vies d’enfants et de jeunes aient pu être abîmées sans que presque rien en ait été repéré, dénoncé, accompagné, soigné, est proprement insupportable », déclare-t-il. Aux victimes, « j’exprime ma honte, mon effroi, ma détermination à agir avec elles pour que le refus de voir, le refus d’entendre, la volonté de cacher ou de masquer les faits, la réticence à les dénoncer publiquement disparaissent des attitudes des autorités ecclésiales, des prêtres et des acteurs pastoraux, de tous les fidèles. (…) Mon désir en ce jour, est de vous demander pardon ».

« Le temps de la naïveté et des ambiguïtés est dépassé », lance le président de la CEF. « Le travail de purification nécessaire doit être poursuivi sans relâche ». « Que la vie religieuse (…) ait pu porter la mort, et la mort massive, est intolérable, crucifiante, et nous rend éminemment responsables », déclare, pour sa part, Véronique Margron. « Il faut réformer tout ce qui doit l'être mais nous ne le ferons pas sans les uns et les autres. »

« Le chemin sera long et laborieux », avait souligné François Desvaux en amont de la présentation du rapport. « A la lumière de cet effroyable constat, la question ultime que je pose à tous avec franchise est la suivante : peut-on raisonnablement penser que l'Eglise est capable de porter un tel programme de réforme aussi fondamental, sur des points aussi singuliers ? Quoi que nous dise les responsables religieux aujourd’hui et dans les semaines à venir, le doute restera entier tant que le système restera défaillant. » Les constats sont dressés, l'avertissement est lancé. L'heure est aux actes.