Nassurdine Haidari à la tête du CRAN : « Que notre République se tienne debout pour assurer l’égalité des droits de tous »

Nassurdine Haidari à la tête du CRAN : « Que notre République se tienne debout pour assurer l’égalité des droits de tous »

Par Hanan Ben Rhouma le 23/11/2021

Le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) s’est choisi un nouveau président en la personne de Nassurdine Haidari. Celui qui était jusqu’il y a peu le président de la section Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) a été élu « à l’unanimité des fédérations » le 6 novembre pour un mandat de trois ans. Agé de 43 ans, ce Marseillais d’origine comorienne et de confession musulmane entend placer sa présidence « sous le signe de la réconciliation nationale ». Interview.


Saphirnews : Pourquoi avez-vous souhaité briguer la présidence du CRAN ? Quelles sont vos ambitions pour l'organisation ?

Nassurdine Haidari : Après plus de 15 ans de militantisme au sein de cette organisation nationale, j’ai pensé que le moment était venu de prendre mes responsabilités et d’honorer la promesse que je me suis faite : ne jamais laisser le racisme décomplexé, la négrophobie, l’islamophobie et l’antisémitisme détruire des vies et ne jamais laisser tomber certaines personnes indéfiniment dans les affres de l’injustice et de la discrimination.

Je voudrais également que le CRAN puisse s’emparer de la question des banlieues qui concentre la quasi-totalité des maux de notre société et mieux faire parler les différentes communautés entre elles. Les récents incidents où certaines personnes d’origine maghrébine dénigraient en des termes orduriers d’autres personnes parce que Noires ont pu laisser entrevoir qu’il y avait également beaucoup d’efforts à réaliser dans nos cités. Ma présidence sera placée sous le signe de la réconciliation nationale.

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C'est aussi la première fois qu'un musulman est élu à la tête de l'organisation. Pourquoi est-ce important pour vous de le noter ? Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Nassurdine Haidari : L’islam est une composante essentielle et structurante de mon identité. Dans ces moments troubles où un futur candidat à la présidentielle organise une chasse à l’islam et de facto de manière déguisée à certains musulmans de France, le CRAN a voulu envoyer un message clair : les musulmans n’ont pas à se cacher où à oublier une partie de leur identité religieuse. L’islam est la deuxième religion de France, la plus confrontée aux attaques, et j’aimerais que ma présidence s’inscrive dans l’affirmation de ce que nous sommes, des Français de confession musulmane, d’origine différente certes, mais avec cette passion de faire réussir la France, qui a besoin de tous ses enfants. Nous ne sommes point des citoyens de papiers ou de seconde zone. Nous recherchons que notre République se tienne debout, comme disait Césaire, pour assurer l’égalité des droits de tous.

Mais ma présidence ira également interroger les responsables musulmans sur l’invisibilité des populations noires dans les différentes instances musulmanes. L’islam n’est pas un vaccin magique contre le racisme et la négrophobie. Ma présidence œuvrera pour l’ouverture de ces dites populations dans l’architecture de l’islam de France.

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Quelles sont les grandes priorités que vous avez définies pour le CRAN ?

Nassurdine Haidari : Nous sommes à quelques mois d’une élection présidentielle brutale et violente. Les thématiques liées à l’immigration, à l’islam et à l’identité nationale seront au cœur de cette élection. Je sais qu’un récent sondage (Harris Interactive pour Challenges paru en octobre, ndlr) soulignait que 67 % des Français s’inquiétaient d’un « grand remplacement ». Nous avons donc à prendre ce chiffre au sérieux et nous reposer la question de notre communication et de celle de toutes les organisations antiracistes.

C’est vrai que le matraquage médiatique a soulevé une peur et une crainte – incompréhensibles – notamment à l’égard des populations dites musulmanes. Nous devrons faire preuve de pédagogie pour faire comprendre au plus grand nombre que notre combat est celui de la préservation du triptyque républicain, « Liberté, Egalité, Fraternité ». Une France qui a peur est une France qui n’avancera pas. Repliée sur elle-même, elle ne se renouvellera pas. Mes grandes priorités seront de lutter contre les discriminations et de proposer des solutions concrètes pour sortir certaines populations des trappes du désespoir. Et enfin Marseille, ma ville : la ville la plus inégalitaire de France où les Noirs sont volontairement et cyniquement invisibilisés des champs politique, scolaire, économique et social.

Le CRAN, fragilisé par des conflits internes, s’est affaibli ces dernières années. Comment espérez-vous booster de nouveau l’organisation ?

Nassurdine Haidari : L’organisation s’est certes affaiblie en raison de dissensions internes qui ont été le fait d’anciens présidents qui voudraient se maintenir coûte que coûte tout en se déconnectant du terrain. Ma présidence sera celle de la proximité et du terrain. Il faut que le CRAN redevienne un porte-parole fort des associations noires, qui soit préoccupé par la forte précarisation des populations noires ou encore leur invisibilisation dans la société française. L’heure est à un retour aux fondamentaux du CRAN, ce qui fait son ADN. Il nous faut aussi nous servir de nos victoires passées pour nous reconnecter au terrain.

Le CRAN milite justement depuis longtemps pour la restitution des œuvres d'art d'Afrique pillées par la France du temps de la colonisation. Dernièrement, 26 ont été restituées au Bénin. Quel regard portez-vous sur ce combat ?

Nassurdine Haidari : Le combat des restitutions est la plus grande victoire du CRAN. C’est un combat que nous avons commencé en 2012 et beaucoup furent les sceptiques et les professionnels de l’hostilité permanente à nous prendre pour des illuminés du dimanche. Cependant, un homme fut à l’origine de cette victoire, Louis-Georges Tin (aujourd’hui président d’honneur du CRAN, ndlr). Il est allé à la rencontre des familles royales d’Abomey et écuma tous les plateaux de télévision pour expliquer que la restitution était une des formes de réparation que la France pouvait mettre en place. Emmanuel Macron a compris ce que nous disions depuis des années. Ce geste restera dans l’histoire comme le premier geste d’envergure sur le chemin de la réconciliation des mémoires. Cette restitution amorce également une nouvelle page entre la France et l’Afrique. Louis-Georges Tin a été invité par le président du Benin qui le remercia personnellement pour ce combat remporté par le CRAN.

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J’arrive auréoler d’une victoire collective que nous avons construite. La plus significative certes mais je devrai également apporter ma pierre à l’édifice. Nous continuerons à aller vers d’autres restitutions. Mais je sais que la première victoire est toujours la plus belle car elle amorce une dynamique. La dynamique est là, nous allons probablement l’amplifier.

A l'aube de l'élection présidentielle, quelles sont vos inquiétudes ?

Nassurdine Haidari : Zemmour Zemmour Zemmour, sors de ce corps ! Au-delà de la petite plaisanterie, l’élection que nous allons vivre sera des plus violentes à l’égard des musulmans. De par ma sensibilité, je serai également un président aux cotés des musulmanes et des musulmans de ce pays.

Dans une période marquée par les différentes dissensions de certaines organisations musulmanes, je voudrais rappeler que, devant cette situation, l’unité est une impérieuse nécessité. Je défendrai aussi les femmes voilées de ce pays qui, durant toutes ces années, ont dû supporter la haine et les mensonges de certains chroniqueurs zélés.

(…) Je ne crois pas en l’égalité des chances car nous n’avons pas les mêmes parcours ou les mêmes vies, mais je crois en l’égalité des droits et en la République protectrice. Elle doit assurer les mêmes droits pour tous et essayer d’assurer les mêmes conditions pour tous.

Quels messages souhaitez-vous faire valoir au nom du CRAN ?

Nassurdine Haidari : N’ayez pas peur et luttez pour vos droits ! C’est un message que j’adresse aussi bien à ceux qui subissent les discriminations qu’à ceux qui, dans la société, se sentent fragilisés dans leur identité. Une identité figée est morte ; elle se développe et se recompose avec le temps. Je peux comprendre que cela fasse peur mais la France est plus forte avec une identité qui évolue, pas plus faible.

Il ne faut pas non plus avoir peur de ceux qui revendiquent une place légitime dans la société. Lorsque nous nous battons pour plus de justice pour les Noirs, pour les juifs ou pour les musulmans, nous ne nous battons pas pour un droit au détriment d’un autre, c’est un combat antiraciste qui profite à l’ensemble de la société française.

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