Affaire Taha Bouhafs : les dessous d'un retrait qui embarassent, la gauche en ordre de pagaille

Affaire Taha Bouhafs : les dessous d'un retrait qui embarassent, la gauche en ordre de pagaille

Par Hanan Ben Rhouma le 12/05/2022

De son investiture à son retrait des élections législatives, Taha Bouhafs fait de nouveau beaucoup parler de lui ces derniers jours. Alors que des accusations de violences sexuelles pèsent aujourd'hui sur l'Insoumis, son retrait plonge encore plus la circonscription de Vénissieux dans une guerre des gauches, loin du désir d'unité engagé par la NUPES. Explications.

Depuis plusieurs jours, Taha Bouhafs est dans la tourmente et les nouvelles accusations de harcèlement et de violences sexuelles rendues publiques mercredi 11 mai l'y plongent encore plus.

Le militant insoumis, investi un temps pour les législatives par la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES), a été contraint de retirer sa candidature dans la 14e circonscription du Rhône, du côté de Vénissieux, mais pas pour les raisons auxquelles le grand public a été amené à croire. Dans sa décision annoncée dans un communiqué dans la nuit du lundi 9 au mardi 10 mai, le journaliste avait déclaré subir « une tempête d'attaques sans précédent », évoquant des menaces de mort et des calomnies subies « chaque jour » à son encontre.

« J'ai sous-estimé la puissance de ce système quand il veut vous broyer. (...) J'ai été soutenu, pas assez pour tenir, mais assez pour être reconnaissant. (...) Continuez à vous battre. Pour ma part j’ai essayé mais je n’y arrive plus », avait-il écrit.

Avec une telle communication, il était compris par l'opinion publique que l'ex-candidat faisait alors uniquement référence aux attaques et aux violences pour partie jugées racistes à son égard, lui valant une pluie de soutiens affirmés du côté de la gauche, à commencer par La France Insoumise (LFI) et son dirigeant Jean-Luc Mélenchon. « Taha Bouhafs retire sa candidature aux législatives. Une meute s'est acharnée contre lui. À 25 ans, c'est lourd de vivre avec des menaces de mort et des mises en cause publiques quotidiennes. Je m'en veux de ne pas avoir su le réconforter autant que nécessaire », a soutenu, des le lendemain sur Twitter celui qui souhaite imposer une majorité de gauche à l'Assemblée nationale en juin.

Mais coup de tonnerre. Il a été révélé mercredi 11 mai que la raison qui a précipité la chute de Taha Bouhafs est liée à des accusations de harcèlement et d'agressions sexuelles qui ont été remontées à la cellule de suivi contre les violences sexistes et sexuelles de LFI. Celle-ci, qui aurait reçu quatre signalements, a été alertée vers le 5 mai et selon Caroline De Haas, membre du Parlement de l'Union populaire à France Info, « c'est un récit glaçant, précis et qui fait aussi état de conséquences graves sur la santé de la victime ».

Même son de cloche pour la députée Clémentine Autain, qui affirme à Mediapart que « le signalement qu’on a reçu samedi (7 mai) est d’une gravité que nous n’avons jamais rencontrée. On est bouleversés par ce qu’on a lu et entendu ».

Des soutiens aujourd'hui bien embarassés

LFI a alors poussé Taha Bouhafs vers la sortie mais lui a laissé la responsabilité de faire un communiqué dans lequel il n'a donc pas été question de faire référence à ces accusations. Parmi les nombreuses personnes ayant pris fait et cause pour lui, c'est l'embarras ; plusieurs personnalités et militants de gauche ont d'ores et déjà retiré leurs tweets initiaux de soutien, de façon pas toujours assumée.

Tel n'est pas le cas de Julien Bayou, secrétaire national du parti Europe Ecologie-Les Verts (EELV) : « Hier, j'ai soutenu Taha Bouhafs contre le racisme. Aujourd'hui, je prends connaissance des accusations de violences sexuelles à son encontre. Soutien aux victimes. Nous vous croyons. Aussi, je supprime mon tweet d'hier pour éviter toute mauvaise interprétation. »

LFI a fini par faire un communiqué mercredi 11 mai, affirmant qu'il a été signifié au jeune militant « qu'en raison de la gravité des faits supposés, par principe de précaution, et conformément aux textes définissant les principes du mouvement, La France insoumise pouvait être amenée à ne pas l'investir ».

« Avant même la fin de notre procédure interne, Taha Bouhafs a fait le choix de renoncer de lui-même à l'investiture pour les élections législatives », a ajouté le parti. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il laisse penser qu'il n'était pas au courant des accusations visant le journaliste jusqu'au 11 mai... « J'apprends les accusations contre Taha Bouhafs. La parole des femmes doit être entendue sérieusement. Je compte sur la commission ad hoc de LFI pour établir la vérité », déclare-t-il sur Twitter. Néanmoins, « cela n'exempte pas les racistes qui l'ont harcelé ».

« "Le témoignage que nous avons reçu samedi…" et tout le week-end, et mardi encore, Clémentine Autain, Jean-Luc Mélenchon et d’autres dirigeants de La France Insoumise dénonçaient "les racistes" qui s’en prenaient à Taha Bouhafs. Elle est bancale leur histoire. Ils mentent très mal », a réagi le journaliste Jean-Michel Apathie. Pour le maire de Grenoble, Éric Piolle, « deux choses coexistent : la violence du déferlement médiatique envers Taha Bouhafs, et les accusations de violences sexuelles à son encontre. Comme toujours, soutien total aux victimes, nous vous croyons ».

L'ex-candidat se défend

Aucune plainte n'a été déposée à ce jour contre Taha Bouhafs. Interrogé par Mediapart, il évoque une accusation venant d'une « ex-petite amie » et s'explique : « J'étais déjà à bout, le signalement a été la dernière goutte qui m'a conduit à me retirer. »

« Je considère que toute personne faisant l'objet d'accusation doit se retirer de la vie publique dans l'attente de la vérification de cette parole. Ce que j'ai décidé de faire », a-t-il affirmé, déclarant « croire profondément dans le combat politique contre les violences faites aux femmes ».

Loin de l'esprit de la NUPES, la guerre des gauches à Vénissieux

Exit Taha Bouhafs, welcome Idir Boumertit. C'est lui qui a obtenu l'investiture de la NUPES, au grand dam de la maire communiste de Vénissieux, Michèle Picard. Et pour cause : elle réclamait la désignation depuis des jours, s'estimant forte d'une légitimité locale. Pire encore pour elle : il se trouve qu'Idir Boumertit est... le quatrième adjoint à la mairie de Vénissieux.

Une guerre des tranchées est déclarée, mettant à mal les relations déjà difficiles entre la direction de LFI et du PCF. Son secrétaire national Fabien Roussel a, en effet, pris fait et cause pour Michèle Picard, allant jusqu'à déclarer en début de semaine sa vive incompréhension de voir la NUPES investir Taha Bouhafs, « un candidat condamné pour injure raciale ». Il faisait allusion à la condamnation du militant en septembre 2021 pour injure publique à raison de l’origine après avoir traité la policière et syndicaliste Linda Kebbab d’« Arabe de service ». Une décision dont il a fait appel.

Des fissures dans l'accord conclu entre les partis de gauche se dévoilent, et pas qu'entre Insoumis et communistes. Dans la circonscription, ce n'est pas une mais deux dissidences qu'Idir Boumertit peut craindre. Outre Michèle Picard, Lotfi Ben Khelifa, conseiller municipal PS de Vénissieux, réclamait aussi l'investiture de la NUPES, en vain. Il pourrait donc aussi présenter sa candidature aux législatives. Telle que la situation se présente, c'est bien mal parti pour la gauche locale. Du pain bénit pour ses adversaires, en premier lieu Yves Blein. Le député sortant a obtenu l'investiture par Renaissance (ex-LREM).

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