Valérie Igounet : Avec Internet, « la propagande négationniste est d'une virulence sans précédent »

Valérie Igounet : Avec Internet, « la propagande négationniste est d'une virulence sans précédent »

Par Pierre Henry le 01/06/2022

Après être revenu sur l'origine du mot « révisionnisme » et sa balade dans l'actualité, un spécialiste nous aide à y voir encore plus clair. Valérie Igounet est historienne, spécialiste du négationnisme et de l'extrême droite. Elle est aussi directrice adjointe de Conspiration Watch, l'Observatoire du conspirationnisme. Elle cosigne le texte d'une BD sur le complotisme intitulée « Ils sont partout ! », publiée en mars aux éditions Les Arènes.


Il existe une confusion entre les termes de révisionnisme et de négationnisme. Selon vous, pourquoi est-il si important de les distinguer ?

Valérie Igounet : Il est fondamental pour nous, les historiens, de distinguer ce terme pour plusieurs raisons. La première, c'est que les négationnistes eux-mêmes se disent révisionnistes parce qu'ils l'emploient dans le sens « noble » du terme, c'est-à-dire qu'ils prétendent réviser l'histoire et non pas la nier. Si vous voulez, il est évident que nous, en face, sommes certains que leur propagande antisémite, la façon dont ils s'y prennent, est une façon de nier totalement l'histoire de l'extermination nazie.

C'est vrai que le sens propre de l'histoire peut être de la réviser et je vois bien que nous, historiens ou scientifiques, le faisons. Mais nous avons des méthodes totalement différentes et surtout des objectifs qui sont totalement en contradiction. C’est une chose qui est centrale. (…) C’est l'historien Henri Rousso qui a proposé de nommer le négationnisme et de nommer justement leur propagande négationniste dans un ouvrage fondamental qui s'appelle Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours (en 1987).

Vous êtes directrice adjointe de Conspiration Watch, l'Observatoire du conspirationnisme. Quel lien établissez-vous entre révisionnisme, négationnisme et complotisme ?

Valérie Igounet : Le lien entre négationnisme et complotisme est central. Le négationnisme repose sur le mythe du complot sioniste mondial. Cette propagande entend prouver la soi-disant force des juifs depuis des millénaires, ce soi-disant complot sioniste, un complot juif qui est sans cesse réactualisé, et de nouveau avec le négationnisme. Il faut bien voir que pour eux, évidemment, si les juifs ont menti sur leur pseudo extermination, c'est entre autres pour créer un État qui s'appelle Israël, puisque la propagande négationniste apparaît en 1948, moment de l'année de la création d'Israël, pour réaffirmer leur domination mondiale.

Mais le négationnisme, ce n'est pas simplement la négation de la Shoah, ça peut être aussi la négation du génocide arménien ou le fait de prétendre que les goulags soviétiques n'ont jamais existé... Vous ne limitez pas le négationnisme à la question de la Shoah ?

Valérie Igounet : Non, pas du tout. En fait, je parle beaucoup plus de ce négationnisme parce que je suis une des historiennes qui travaillent essentiellement sur le sujet du négationnisme de la Shoah. Mais vous avez évidemment raison de souligner qu'il y a d'autres formes de négationnisme.

Une autre question qui me paraît assez fondamentale, c'est qu'avec Internet, les réseaux sociaux, en théorie, tout le monde a maintenant accès aux informations nécessaires pour empêcher le négationnisme de se répandre. Pourtant, c'est tout le contraire qui s'opère, on voit que les complotismes, les négationnismes prospèrent. Comment l'expliquez-vous ?

Valérie Igounet : Internet apparaît à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Il y a une explosion d'« informations », entre guillemets. Il est évident qu'il y a des documents qui vont être là et qui vont attester de l'existence de certains génocides, mais il est évident aussi que la propagande négationniste, comme d'autres, va être d'une virulence sans précédent. Et plus on va avancer à aujourd'hui, plus elle se démultiplie. (…) Le problème, c'est que quand on est complotiste, quand on est un propagandiste professionnel, on exploite ce moyen technologique qui est incroyable, un levier de rapidité et de vitesse informationnel qui fait qu'on répand des fausses informations à un cercle limité mais qui n'est plus du tout limité du fait d'Internet.

Avant, moi, quand je faisais mes recherches historiques, je me rendais dans des lieux, par exemple dans des librairies d'extrême droite, pour chercher la documentation négationniste. Aujourd'hui, je n'ai qu'un clic à faire pour la trouver. Je crois que cet exemple est assez parlant. Et on peut aussi tomber par hasard sur des sites, sur des hommes, des femmes, des figures de proue du complotisme, lire leur « littérature » et se dire de nouveau « Pourquoi pas ? ».

Alors que fait-on ? Une vaste question.

Valérie Igounet : Alors très brièvement, on informe comme le font l'Observatoire du conspirationnisme et d'autres associations, structures, personnes ou la presse. On déconstruit le complotisme, on informe de la réalité des faits, où la trouver, de l'intention de ces propagandistes, de la haine qui les recouvre. On peut aussi faire des lois. La France aussi a fait des lois qui combattent le négationnisme mais c'est compliqué de les appliquer, encore plus avec cette internationalisation de l'information du Net. Mais il existe plein de petites initiatives comme la commission Bronner qui a rendu ses conclusions (en janvier dans un rapport intitulé « Les Lumières à l'ère numérique » pour lutter contre la désinformation en ligne, ndlr).

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Pierre Henry est le président de l’association France Fraternités, à l’initiative de la série « Les mots piégés du débat républicain », disponible également en podcast sur Beur FM.

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