Le sentiment de discrimination augmente en France mais les causes se diversifient (3/3)

Le sentiment de discrimination augmente en France mais les causes se diversifient (3/3)

Par Lionel Lemonier le 12/07/2022

Radiographie des discriminations

Les discriminations sont-elles plus ou moins nombreuses aujourd’hui en France, alors que les luttes menées par diverses associations s’intensifient ? Quelles sont les critères de discrimination les plus répandus ? En dix ans, les victimes ont-elles pris l’habitude de porter plainte ? Comment les discriminations affectent-elles les musulmans ? Une enquête de l’Insee et l’Ined apporte des réponses.

Lire aussi le premier volet de l'enquête TeO sur la diversité des origines et les unions mixtes ici et le deuxième volet sur le niveau d'éducation des descendants d'immigrés là.

En matière de discrimination, la situation ne semble pas s’arranger dans la société française. Loin de décroitre, le nombre de personnes déclarant avoir subi « des traitements inégalitaires ou des discriminations » augmente. C’est ce que révèle les travaux conjoints de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et de l’Institut national des études démographiques (Ined) résumés dans l'enquête parue mardi 5 juillet 2022 dans le cadre de l'étude Trajectoires et Origines (TeO, voir encadré).

« En 2019-2020, 19 % des personnes de 18-49 ans déclarent avoir subi "des traitements inégalitaires ou des discriminations", contre 14 % en 2008-2009 », indiquent les rédacteurs du document. Tout l’intérêt de cette nouvelle enquête est en effet de pouvoir être comparée à un travail similaire réalisé dix ans plus tôt. Les mêmes questions ont été posées comme « Au cours des cinq dernières années, pensez-vous avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations ? » A celle-ci, 19 % des personnes interrogées répondent oui souvent ou parfois, soit 5 points de plus que dix ans plus tôt (voir schéma).

Attention cependant, préviennent les rédacteurs, « au niveau individuel, la hausse du sentiment de discrimination peut refléter deux choses : d’une part, une augmentation des traitements défavorables subis et d’autre part, une plus grande sensibilité à la question des discriminations. Autrement dit, pour un même traitement subi, les personnes sont peut-être plus promptes à déclarer des discriminations aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a dix ans ».

Dans le détail, l’augmentation du sentiment de discrimination est plus marquée pour les femmes que pour les hommes. Ainsi, 21% d’entre elles déclarent avoir subi des discriminations (14 % en 2008-2009) contre 16 % (et 13 % il y a dix ans) pour les hommes. En réalité, le sexisme est devenu la principale source de discrimination aux yeux des femmes : 46 % citent cette raison aujourd’hui, contre 28 % en 2008-2009, époque où ce motif passait après l’origine, la nationalité ou la couleur de peau. Pour les hommes, l’origine demeure le principal motif de discrimination perçue (58 % contre 32 % pour les femmes).

Des discriminations liées à l’origine plus fortes parmi les hommes

« En 2019-2020, 22 % des immigrés et 20 % des descendants d’immigrés estiment avoir fait l’objet d’un traitement inégalitaire en raison de leur origine », expliquent les auteurs, qui précisent que c’est le cas d’un tiers des personnes originaires d’Afrique subsaharienne, contre moins d’une personne sur dix en moyenne, toutes origines confondues (8 %). Un ressenti à peine plus fort que celui des personnes originaires d’Outre-mer : 27 % d’entre elles et 26 % de leurs enfants nés en France métropolitaine rapportent des faits de discrimination.

« L’origine géographique est le principal déterminant des déclarations de discriminations : par rapport aux personnes sans ascendance migratoire, celles originaires d’Outre-mer, d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ont des risques nettement plus élevés de déclarer des discriminations », insistent les auteurs. Et de préciser que « le risque de déclarer une discrimination est quatre à six fois plus élevé pour les hommes immigrés ou descendants d’origine subsaharienne et d’Outre-mer » comparé aux personnes sans ascendance migratoire partageant les mêmes caractéristiques.

Des discriminations liées à la religion plus ressenties parmi les musulmans

Mais si l’origine reste un motif de discrimination, la religion en est un autre pour les immigrés du Maghreb, de Turquie et du Moyen-Orient. Un tiers d’entre eux cite ce motif (contre environ un sur dix il y a dix ans), alors qu’il est très peu cité dans l’ensemble de la population (2 %). Ce phénomène s’observe également parmi leurs enfants et petits-enfants : « 11% des personnes se déclarant de confession musulmane rapportent des discriminations religieuses, contre 5 % en 2008-2009 ». A l’inverse, « la part de l’origine ou couleur de peau dans les discriminations subies par les musulmans est tombée à 81 % alors qu’elle était à 91 % dix ans plus tôt ».

Deux explications à cela : une persistance ou une aggravation des comportements discriminatoires et une focalisation accrue autour des questions religieuses dans les rapports sociaux. De façon surprenante, la religion a peu d’effets perceptibles sur le risque de déclarer une discrimination chez les femmes, alors que les hommes musulmans ont un risque multiplié par 1,4 de déclarer dans l’enquête des traitements inégalitaires par rapport à ceux se déclarant sans religion.

Toutefois, « à caractéristiques égales, l’origine immigrée ou ultra-marine demeure le principal déterminant des expériences déclarées de discrimination, pour les hommes comme pour les femmes ».

Porter plainte, pour quoi faire ?

Reste à savoir si cette sensibilité accrue aux discriminations pousse les victimes à entamer des démarches. En clair, portent-elles plainte, déposent-elles une déclaration auprès du Défenseur des droits ou d’une association ou encore font-elles appel à un syndicat ? Or comme en 2008-2009, les recours, dépôts de plainte ou démarches diverses restent l’exception d’après les auteurs, « malgré une plus forte sensibilisation ces dix dernières années » sur ces questions. « Pour l’essentiel, indiquent-il, les réactions face aux discriminations consistent à s’indigner ou à contester (38 % des cas), ou à en parler à des proches (46 %) ». Seules 7 % des victimes de discriminations entreprennent une démarche auprès d’une association, d’un syndicat ou du Défenseur des droits, et seulement 2 % portent plaine.

Près de la moitié des personnes se déclarant discriminées ne font rien « parce qu’elles pensent qu’entamer une démarche ne servirait à rien ». « Les personnes subissant des discriminations en raison de leur origine ou de leur religion ont un moindre espoir que leurs démarches aboutissent, et vont donc moins souvent avoir recours à une aide administrative ou juridique, tandis que les personnes discriminées en raison de leur état de santé ou d’un handicap auront plus souvent confiance en l’utilité et l’aboutissement d’une plainte pour discrimination », concluent les auteurs. Comme un appel à la société civile comme aux autorités pour développer l'aide et l'information aux victimes afin de faire évoluer les choses dans le bon sens.


L’enquête statistique Trajectoires et Origines 2 a été menée entre juillet 2019 et novembre 2020 par l’Institut national d’études démographiques (Ined) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Une enquête du même type a été menée en 2008-2009. Plus de 27 200 personnes tirées au sort parmi les habitants de France métropolitaine ont été interrogées.

Elles sont âgées de 18 à 59 ans, vivent en ménage ordinaire (pas de sans domicile fixe), habitent dans toutes les régions et assurent une bonne représentativité des immigrés et des descendants d’immigrés de 2e et 3e génération. Les enquêteurs ont veillé à couvrir les différentes zones géographiques d’origine ainsi que des personnes originaires des départements et régions d'outre-mer (DROM).