Bassirou Camara : « ADDAM se veut indépendante mais se doit de dialoguer avec tous les acteurs contre les actes antimusulmans »

Par Hanan Ben Rhouma, le 12/02/2024

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L'Association de défense contre les discriminations et les actes antimusulmans (ADDAM), nouvellement lancée par des participants du Forum de l’Islam de France (Forif), veut s’inscrire comme un acteur majeur dans la lutte contre le racisme les discriminations en France. Bassirou Camara revient sur Saphirnews sur les ambitions affichées par son équipe, sa priorité d'action qu'elle s'est fixée, et décrit la forme qu’il veut voir de la relation d’ADDAM avec l’Etat et les acteurs de terrain. Interview.


Pourquoi vous êtes-vous engagé dans cette nouvelle aventure associative ?

Bassirou Camara : Ce n'est pas juste une aventure de plus pour moi, elle s'inscrit dans une démarche personnelle que j'ai entamée depuis longtemps. J'ai une quinzaine d'années d'expérience associative dont une dizaine dans les affaires qui ont trait avec le culte musulman et la communauté musulmane.

Cette initiative répond à un besoin inhérent aux musulmans depuis maintenant quelques années, c'est une préoccupation majeure au sein de la communauté, qui remonte tous les ans lors des assistes territoriales. Les actes et discours antimusulmans sont en constante croissance mais la prise en charge de ces questions laisse à désirer, et cela nous a mis la puce à l'oreille. Elle évoque chez nous un sentiment d'urgence car plus on laisse le temps passer, plus des actes inacceptables deviennent normaux et plus la situation s'aggrave.

Avant de revenir sur les ambitions de l'association, pouvez-vous nous dire si vous continuerez à assurer, en parallèle de la présidence d’ADDAM, vos missions au sein de la Fédération musulmane du Tarn ?

Bassirou Camara : Non, je vais me mettre en retrait de mes activités au niveau de la fédération pour des raisons qui sont évidentes. Déjà pour une question de temps car le temps n'est pas extensible. Mes engagements sont nombreux et celui-ci demande un investissement de temps certain.

Les travaux ont été portés par le groupe de travail « Lutte contre les actes antimusulmans et la sécurité des lieux de culte » (constitué au sein du Forum de l’islam de France, ndlr). La phase de préfiguration de l’association a été très chronophage, on y a travaillé pendant plus d'un an et demi. Être dans l'activité propre à l'association demandera un investissement encore plus chronophage, il est donc question que je me mette en retrait de la fédération. Cela ne saurait tarder.

Chaque individu, quelle que soit sa confession, aspire à vivre en toute tranquillité, que ce soit pour pratiquer sa religion, travailler ou faire ses activités.

Quelles sont donc les ambitions affichées par ADDAM ?

Bassirou Camara : Les points faisant l'objet de l’association sont assez larges mais, pour synthétiser, il s'agit de répondre à un besoin qui ne date pas d'aujourd'hui, à une préoccupation majeure qu’est la sécurité. Chaque individu, quelle que soit sa confession, aspire à vivre en toute tranquillité, que ce soit pour pratiquer sa religion, travailler ou faire ses activités.

La question de l'égalité pour tous au sein de notre République est centrale. Les musulmans sont des citoyens à part entière qui aspirent à vivre comme tout le monde. Malheureusement, ils font l'objet de discriminations qui doivent être prises en charge, c’est notre ambition première.

Il faut que la victime qui s'estime lésée dans ses droits puisse être accompagnée dès les premiers instants, dès le stade du signalement. Or il n'y a pas un décompte des actes antimusulmans qui soit à la hauteur. Nous voulons assurer le recensement de ces actes et leur suivi. Une de nos premières actions est la mise en place d'une plateforme qui va permettre à toute personne, lorsqu'elle s'estime victime d'un acte antimusulman, de le signaler, et d'être mise en lien avec un référent départemental s'il faut une prise en charge psychologique, juridique ou autre. S’il faut déposer plainte.

Les autorités ne peuvent recenser et communiquer que sur des chiffres dont ils ont connaissance, à savoir lorsque les personnes franchissent la porte d'un commissariat de police ou la brigade de gendarmerie. Et encore, ces chiffres font l'objet d'un second tri car, une fois qu'elles ont franchi le palier du commissariat, les actes dont elles sont victimes font l'objet d'une qualification. La personne peut s’estimer victime d'un acte antimusulman mais il pourra peut-être être requalifié en un acte raciste ou autre, ce qui fait qu’il ne rentrera pas dans le décompte des actes antimusulmans.

Il ne s'agit pas de faire du chiffre pour du chiffre. Mais pour que cette cause soit portée, il faut qu'il y ait un recensement précis de ces actes-là. Il va falloir faire le tri pour avoir les bons chiffres et ne pas en perdre en route. Car si on en perd en route, on perd aussi des victimes qui, elles, ne seront jamais accompagnées. Nous voulons que les musulmans se sentent écoutés, accompagnés lorsqu'ils se sentent victimes d'actes qui n'ont peut pas lieu d'être.

Dans une autre dimension, on se rend compte que, dans le pays, le narratif relatif aux musulmans et à l’islam est souvent négatif. (...) Il ne faut pas que les musulmans deviennent un variable d'ajustement sur les plateaux, avec des chroniqueurs qui peuvent dire ce qu'ils veulent sur l'islam et les musulmans sans pour autant être repris. Parmi les acteurs avec lesquels nous allons travailler, il y a donc l'ARCOM mais aussi Pharos car la haine qui s’exprime dans la rue se retrouve aussi en ligne. L'association veut se poser en interlocuteur auprès des différents acteurs concernés par cette question, notamment le ministère de l'Intérieur, chargé des Cultes, et le garde des sceaux. Il faut pouvoir communiquer avec tous ceux qui sont en charge de cette problématique pour trouver une solution, faire que ces actes cessent ou, dans un premier temps, baissent, et que les musulmans soient reconnus dans leurs préjudices lorsqu'ils en sont victimes.

Le rôle des référents locaux sécurité est, dans la mission que vous souhaitez mener, central. Comment sont-ils choisis ?

Bassirou Camara : L'association est nationale mais on s'appuiera sur les réseaux départementaux pour pouvoir accompagner les victimes de manière adéquate. Nous pensons que la plupart des victimes ont besoin d'un accompagnement. Nous avons donc réfléchi au statut du référent. Dans des départements de taille modeste, il peut s’agir d’une seule et même personne mais dans des départements beaucoup plus importants, selon la densité de musulmans, il peut y avoir plusieurs référents.

Nous avons proposé aux Conseils départementaux du culte musulman (CDCM) qu'ils en désignent un. Dans les départements où il n'y a pas de CDCM, nous avons demandé aux associations participant aux assises territoriales de désigner une personne qu'elles estiment être à la hauteur pour pouvoir assumer ce rôle-là. C'est le bureau national qui validera ou pas la proposition qui nous est faite car c'est une personne qu'on aura à former pour qu'elle puisse accompagner du mieux possible les victimes dont elle aura la charge.

On a déjà commencé à se réunir avec les associations représentatives locales auprès de qui on a fait part du projet. Car les associations sont au cœur du projet. ADDAM appartient à tous les musulmans. On leur a donné une ébauche de profil pour leur permettre d'affiner leur choix et de faire la meilleure proposition qui soit car cela demande une grande disponibilité et une grande sensibilité à cette question-là. Des CDCM ont déjà désigné leur référent. Ils font partie du réseau sur lequel on peut s'appuyer, ne serait-ce que pour communiquer. Maintenant, il va falloir être méthodique pour assurer la mission et la fiabilité des remontées qui nous seront faites.

Avec l’Etat, c’est un dialogue partenarial que nous souhaitons, sans avoir aucune crainte de dire les choses telles qu'elles doivent être dites ou telles qu'elles doivent être dénoncées. Mais il faut le faire en bonne intelligence pour que notre cause avance.

Vous avez évoqué le fait que vous allez travailler avec des acteurs institutionnels comme l'ARCOM, Pharos mais aussi les pouvoirs publics. Sachant qu’ADDAM est né au sein du Forif, quelle forme prendra votre relation avec l'État ?

Bassirou Camara : La relation avec les pouvoirs publics, de même qu'avec les autres institutions, nous la voulons sous la forme d'un partenariat intelligent. Il faut se rendre à l'évidence, on vit dans une République dans laquelle il n'y a pas de possibilité d'avancer dans une cause sans avoir un dialogue avec les autorités. C'est un préalable.

Je rappelle que le Forif n'a pas vocation à être une instance représentative du culte musulman, loin sans faut. L'ambition du Forif est bien plus importante parce qu'il s'agit de réunir des personnes de tous horizons, des musulmans avec une connexion avec le terrain qui se réunissent pour réfléchir sur une thématique à partir de ce qui leur est remonté des territoires par les musulmans eux-mêmes. Ce modèle est inédit.

Alors oui, c'est l'État qui a initié le Forif. Mais la vraie question, c'est ce qu'on en fait, ce que les musulmans en font. Est-ce qu'on s'en saisit et on en fait une opportunité d'avancer sur des problématiques précises pour apporter des solutions, ou est-ce qu'on campe sur des postures en ne faisant rien, en disant que, de toute façon, ça ne sert à rien car c'est une initiative de l'État ?

A titre d'exemple, et comme on approche du mois du Ramadan, nous avons une préoccupation de sécurité qui se pose à chaque grand événement du calendrier musulman. Celui qui a la prérogative sur la sécurité est l'État. S'il n'y a pas l'État, que fait-on ? Va-t-on embaucher des sociétés de sécurité privée ? Non. L'État a le droit de nous garantir des conditions d'exercer notre culte qui soit digne. La question du dialogue avec l'État ne se pose pas, c'est plutôt la forme que cela prendra effectivement, ce sur quoi vous m'avez interpellé.

Notre association est indépendante, apolitique, qui se veut détachée des différents pôles de représentation du culte musulman car l'association ADDAM se défend d’appartenir à toute obédience ou à tout courant. On se veut indépendant mais on se doit de dialoguer avec tous ces acteurs car tous ont une contribution utile à la question. Avec l’Etat, c’est un dialogue partenarial que nous souhaitons, sans avoir aucune crainte de dire les choses telles qu'elles doivent être dites ou telles qu'elles doivent être dénoncées. Mais il faut le faire en bonne intelligence pour que notre cause avance. Si on ne s'y attelle pas à ce travail maintenant, la jeune génération aura plus de difficultés à se dépêtrer du problème.

Dans le cadre de ce partenariat intelligent que vous souhaitez, la signature d'une convention-cadre avec le ministère de l'Intérieur est-elle dans les tuyaux ?

Bassirou Camara : C'est une des manières de procéder. En tous les cas, nous voulons que cette coopération se fasse dans un cadre défini et clair dès le départ afin d'éviter toute forme d'écueil.

Jusqu'il y a deux ans, c'était l'Observatoire national contre l’islamophobie qui occupait le rôle d’interlocuteur de l'État. Entendez-vous prendre la place de cet observatoire dans ce rôle, sachant que le CFCM n'a plus aujourd'hui la place qu'elle avait par le passé auprès de l'État ?

Bassirou Camara : On ne se pose en comparaison d'aucune instance qui ont existé ou qui existent encore. Par contre oui, vous l'évoquez vous-même, il s'agit d'un rôle qui n'est plus assumé. Cet observatoire a fait ce qu'il a fait avec ses limites. Désormais, cette question est complètement délaissé et ADDAM a le souci de reprendre en main cette question de manière la plus efficace possible. Il ne s'agit pas tant de remplacer qui que ce soit, mais de prendre une place qui n'est aujourd'hui pas occupé et assumé.

Dans le rang des associations qui ont existé, on peut aussi citer le CCIF. Pensez-vous pouvoir prendre une place laissée vide par la dissolution de cette organisation ?

Bassirou Camara : Il s'agit en tout cas de répondre à un besoin des musulmans et de le faire de façon beaucoup plus globale car, dans l'existant et dans le passif, des associations dont on salue le travail ont pris en charge cette question, mais souvent de manière parcellaire et c'est peut-être la cause de nombreux écueils. Nous pensons que c'est un problème que nous devons prendre de façon pluridisciplinaire et il faut le faire de façon à renvoyer chacun à son niveau de responsabilité.

Le « à quoi bon ? » est un mal qui nous ronge. On ne peut pas vivre dans un pays, être citoyen d'un pays, payer ses impôts et ne pas demander un traitement égalitaire. Les musulmans ne demandent pas un traitement différencié ; ce qu’ils veulent, c’est qu’ils puissent bénéficier des mêmes droits que les autres. Mais pour cela, il faut qu'on se regarde en face, qu'on fasse notre partie du travail et qu'on puisse interpeller en bonne intelligence les institutions qui, elles aussi, ont leur partition à jouer. Il faut qu’on travaille de concert pour que chacun fasse sa part et que ces discriminations, qui n'ont pas lieu d'être dans le pays des droits de l'Homme, baissent et cessent.

Il faut qu'on travaille tous à un modèle économique qui permet de porter cette question ô combien importante de manière à ce la réponse apportée soit la plus efficace.

Pour assurer toutes ces missions, il vous faut des moyens qui sont, vous le savez, le nerf de la guerre. Comment comptez-vous faire pour obtenir ces moyens ?

Bassirou Camara : Pour toutes les causes, le nerf de la guerre, ce sont les moyens, comme vous l'avez précisé. Pour les avoir, il faut déjà que la communauté musulmane se mobilise car c'est une question qui la concerne. À ce titre-là, nous faisons appel à des mécènes et aux bonnes volontés pour pouvoir financer les activités. Nous allons avoir une capacité d'autofinancement limitée au départ car les adhésions viendront au fur et à mesure. Nous pouvons prétendre à des subventions au niveau des collectivités territoriales mais aussi européen, nous comptons répondre à des appels à projet. Nous voulons mobiliser l’ensemble des institutions et de la société civile à prendre part à ce projet pour une cause qui mérite une grande mobilisation.

Les associations représentatives locales sont aussi appelées à participer car c'est un service qui est rendu à la communauté. Elles y participent déjà à leur niveau avec la mobilisation de référents sécurité qui s'engagent de manière bénévole. Nous avons la chance aussi d'avoir des personnalités qualifiées dont des avocats, des psychologues, des sociologues, qui nous accompagnent et qui donnent de leur temps, de leur énergie, sans se ménager pour que ce projet aboutisse.

Il faut qu'on travaille tous à un modèle économique qui permet de porter cette question ô combien importante de manière à ce la réponse apportée soit la plus efficace.

Au regard des moyens limités de départ, quelle est donc la priorité première que vous avez fixé ?

Bassirou Camara : La première est la mise en place de la plateforme de signalement et de recensement des actes antimusulmans car, dans le travail que nous engageons, elle nous semble essentielle, quitte à ce qu’elle soit d’abord lancée sous une forme simplifiée car notre action s’inscrit sur l'urgence. Elle fera l'objet d'améliorations plus tard. On ne peut pas se lancer et attendre longtemps, il nous faut quelque chose de fonctionnel. (…) Il faudra être précis et méthodique dans la manière de procéder pour qu'on puisse trouver des solutions rapides et efficaces.

On doit pouvoir s'associer et réfléchir ensemble à quel modèle de société nous voulons pour nos enfants ; faire un pas vers l'autre et se soucier des préoccupations des uns et des autres.

Quel message souhaitez-vous adresser à vos concitoyens ?

Bassirou Camara : La question des discriminations antimusulmanes concerne tout particulièrement les musulmans mais pas que. Les Français, pour une grande majorité, n'ont pas de griefs contre les musulmans, bien au contraire. Ils demandent que les musulmans ne soient plus un sujet d'attention. Les problèmes qu’ils veulent voir traiter, c’est le pouvoir d'achat, la sécurité, l'éducation. Ce sont des questions qui méritent l'attention de tous.

A ce titre, nous appelons toutes les personnes de bonne volonté, celles qui portent des valeurs de vivre ensemble, à se mobiliser. Les craintes et les cloisonnements ne sont que le fruit de méconnaissance. On doit pouvoir s'associer et réfléchir ensemble à quel modèle de société nous voulons pour nos enfants ; faire un pas vers l'autre et se soucier des préoccupations des uns et des autres, car si on vit à côté de quelqu'un qui n'est pas en sécurité ou qui ne se sent pas en sécurité, cette personne-là va se renfermer sur elle-même. C'est un défi global auquel la société française est capable de répondre.

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