Maïmouna Doucouré : « Il est hors de question de faire partie d’un genre cinématographique qu’on appellerait "la diversité" »

Maïmouna Doucouré : « Il est hors de question de faire partie d’un genre cinématographique qu’on appellerait "la diversité" »

Par Karima Peyronie, le 17/08/2020

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En partenariat avec Salamnews

Le cinéma français ne peut plus se passer de la réalisatrice Maïmouna Doucouré qui, à chacune de ses créations, casse la baraque ! Multi-primée pour son premier film « Maman(s) » dès sa sortie en 2015, son long métrage « Mignonnes », dans les salles à partir du mercredi 19 août, présage du même succès avec une diffusion prévue aussi bien sur grand écran que sur Netflix. Rencontre avec cette nouvelle tornade, qui compte bien faire la différence et bouger les codes… on la suit les yeux fermés !


Salamnews : Vous avez commencé fort dans le milieu du cinéma avec votre premier court métrage « Maman(s) ». Ce qu’il vous arrive ne vous donne pas un peu le tournis ?

Maïmouna Doucouré : Deux jours après avoir reçu mon César (du Meilleur court métrage, ndlr) en 2017, je suis rentrée chez ma mère. Elle m’a mis un balai entre les mains pour faire le ménage. Croyez-moi, ça aide à rester sur Terre (rires !).

Plus sérieusement, c’est vrai que c’était une aventure incroyable et surtout inattendue ! Jamais je n’aurai imaginé la vivre avec mon premier film, et encore moins vu la thématique. Il était question de polygamie à travers les yeux d’une petite fille en France. Un film tiré de ma propre histoire. Il a été sélectionné dans 200 festivals et gagné 60 prix jusqu’en Chine, en Irak, en Macédoine, aux Etats-Unis… c’était magique ! J’ai alors réalisé que, dans le cinéma, ce qui comptait avant tout, c’est l’émotion, de celle qui touche en plein cœur le public… c’est une question d’humanité en fait.

Quel a été l’avant/après de cette expérience ?

Maïmouna Doucouré : Le cinéma m’a toujours fait rêver sans jamais oser y participer. Ma mère me disait toujours que ce n’était pas un milieu « pour nous ». Et c’est vrai que quand, petite, j’allumais la télévision, tout lui donner raison, je ne retrouvais pas mon propre reflet. Il n’existait pas de personnage qui me ressemblait et qui pouvait être avocat, astronaute ou même président de la République.

Comme beaucoup, j’ai grandi avec ces barrières limitantes dans mon inconscient. Or, je pense que c’est le devoir absolu de l’art, et en particulier du cinéma, de transformer ces barrières limitantes en croyances motivantes à travers des histoires fortes. Ce sont ces destins que j’écris à mon tour, moi qui me suis tant autocensurée dans mes rêves.

Aujourd’hui, je trouve tellement jouissif quand on arrive enfin à toucher du doigt son projet de vie. Alors, pour toutes les personnes qui pensent que la vie ne fait pas de cadeaux, je leur dis : « Il faut être prêt pour saisir les opportunités, prêt à travailler, prêt à faire mentir le déterminisme social. C’est possible ! »

Etes-vous engagée au quotidien ?

Maïmouna Doucouré : Outre le fait de faire partie d’associations, mon travail me permet de mettre en avant une autre vision de la société. J’ai coréalisé avec Agnès Pizzini le documentaire Ce n’est pas pour nous, qui met en avant des parcours de réussite éduqués autour de cette phrase fatidique. Je n’insuffle pas seulement l’espoir mais j’encourage à l’action.

Dans le cinéma, les lignes bougent et j’en suis heureuse. Mais attention à ne pas tomber dans la caricature et le communautarisme. Il est hors de question pour moi de faire partie du sous-genre cinématographique qu’on appellerait « la diversité » sous prétexte que je suis Noire ainsi que mes acteurs. Mon film est un drame et a toute sa place dans le cinéma français.

Aujourd’hui, les médias me posent souvent ce genre de questions autour de la diversité et j’y réponds volontiers pour faire avancer le débat, mais l’idée serait que, dans cinq ans, on n’ait plus à me parler de mes origines. Ce qui est amusant, c’est qu’à l’étranger, je me sens Française, on ne me pose jamais de questions autour de ma double culture. Le jour où les médias français arrêteront de me parler de mes origines sociales et culturelles, alors on aura largement avancé !

Parlez-nous de « Mignonnes », votre nouveau film.

Maïmouna Doucouré : C’est l’histoire d’une jeune fille de 11 ans qui rencontre un groupe de jeunes danseuses qu’on appelle « Les Mignonnes ». Elle va s’initier à une danse sensuelle dans l’objectif d’intégrer leur groupe, ce qui va provoquer un bouleversement familial dans sa famille traditionnelle.

C’est un film qui lance une question assez simple : comment devenir une femme tiraillée entre la société et ses valeurs familiales ? Pendant plus d’un an, j’ai interrogé une centaine de jeunes filles. J’ai compris qu’il y avait urgence à les écouter, les comprendre mais aussi les vivre. Dans Mignonnes, je veux qu’on se mette dans leur peau, qu’on vive à travers elles, qu’on vibre, qu’on danse, qu’on comprenne la complexité de cet âge où tout se transforme.

Lire aussi : Mignonnes, un film sous forme d'un conte sans artifice ni faux semblant

Comment ce film résonne-t-il dans votre propre transmission matriarcale ?

Maïmouna Doucouré : J’ai fait ce film alors que j’étais enceinte de ma fille, c’était déjà un joli clin d’œil de la vie. Cette interrogation sur la transmission est essentielle dans ma vie, moi qui ne suis pas toujours été d’accord avec ma propre mère. Elle est traditionnelle, musulmane très pratiquante, ce que je suis moins. J’aurais tant aimé qu’elle me dise, comme dans mon film : « Ma fille, tu pourras choisir la femme que tu as envie de devenir et ce n’est pas grave si on est différente. » C’est ce message que je distille dans ce conte. Dire aux femmes : vous avez le droit de porter le costume que vous avez envie de porter, sans vous poser aucune question.

Personnellement, j’ai envie de porter le voile quand je me rends à une cérémonie religieuse et porter une minijupe un autre jour. Et je me battrai corps et âme, en tant que femme, en tant qu’humaniste, pour qu’on ait le droit de porter le voile ou une jupe, c’est notre liberté. Le même combat que pour la liberté d’expression.

Quand un homme remet en cause mes compétences parce qu’il me juge trop féminine et donc « écervelée », je lui réponds que je ne changerai pas, que je ne mettrai pas ma féminité au placard. Combien de femmes sont obligées de se masculiniser pour se sentir légitimes et prises au sérieux ? Cela m’est arrivée de me poser la question, mais je n’en ai plus envie. Ce sont aux personnes qui ont des mentalités archaïques de changer leur vision, pas moi ; et je mettrai des talons encore plus haut s’il le faut.

Quel regard portez-vous sur le mouvement #MeToo ?

Maïmouna Doucouré : Il était temps que les victimes puissent enfin libérer leur parole, qu’elles arrêtent de se cacher et d’avoir honte. Il était temps que la honte change de camp. C’est un mouvement important et révolutionnaire qui a changé beaucoup de choses. Les hommes qui ne tiennent pas compte de tout ce qui s’est passé sont des fous.

Les lignes ont bougé mais il faut continuer. Je suis révoltée lorsqu’on me parle de « prescription ». Une femme se fait violer il y a 45 ans. 45 ans qu’elle n’est plus en possession de son corps, qu’elle fait des cauchemars, qu’elle marche en regardant son ombre dans la rue, qu’elle n’a jamais réussi à s’épanouir totalement dans sa vie. Et aux yeux de la justice, le délai serait passé ? Non, ça, je ne peux le concevoir !

En parlant de révolte, les évènements récents autour des violences policières sont tout aussi insurgents…

Maïmouna Doucouré : Quand je pense au mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs compte), j’en pleure. On en est donc encore là ? A revendiquer notre droit de vivre ? On se rend compte à quel point les cicatrices de l’Histoire sont profondes. C’est important que le combat continue à être mené. Je trouve fou qu’en France, on cultive cette espèce de déni en pointant du doigt les Etats-Unis sans se remettre en question… comme si elle n’avait pas massivement participé à la colonisation et à l’esclavage, qui sont les conséquences directes de ce racisme systémique de nos jours.

Je ne perds pas espoir, on va y arriver. Un grand peuple, c’est celui qui célèbre ses victoires mais qui est aussi capable de regarder ses zones d’ombres. Qu’il se dise que là où il y a eu un crime contre l’humanité, on le reconnait et comment on avance. Les discriminations sont là et elles existent, ce n’est pas un fantasme. J’accorde beaucoup d’importance aux mots et le fait de dire « Oui, ça existe » nous permet de rentrer dans l’action. Il ne suffit pas de ne pas être raciste, mais d’être antiraciste.

Quel est le prochain film ?

Maïmouna Doucouré : C’est trop tôt pour en parler, mais je peux déjà vous dire qui portera sur « la croyance en soi ». Pour moi, faire des films c’est aussi un peu faire une thérapie… J’y mettrai toute la sincérité et authenticité, comme je l’ai toujours fait !

En partenariat avec le numéro 74 de Salamnews