Derrière le niqab, une enquête à contre-courant qui dévoile le voile intégral en France

Derrière le niqab, une enquête à contre-courant qui dévoile le voile intégral en France

Par Myriam Attaf et H. Ben Rhouma, le 12/10/2020

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« Derrière le niqab » est le fruit d'une enquête de dix ans réalisée par Agnès De Féo et consacrée aux femmes qui, en France, ont porté et enlevé le voile intégral. Loin d’exacerber les fantasmes autour des niqabées, la sociologue met à nu les contradictions soulevées par ce choix aux motivations bien plus complexes qu’elles n’y paraissent.

Dix ans après la promulgation de la loi sur l’interdiction de dissimuler son visage dans l’espace public, Agnès De Féo publie Derrière le niqab, une enquête inédite qui lève le voile sur les motivations profondes de femmes qui ont décidé de porter le niqab et qui, pour certaines, ont choisi de le retirer.

Les motivations du port du voile du niqab sont le plus souvent paradoxales, relève le politologue et spécialiste de l’Islam, Olivier Roy, dans la préface de l’ouvrage rédigée par ses soins. « Les niqabées ne sont pas invisibles : au contraire. Elles veulent être vues, elles veulent sortir. Cette ambivalence profonde entre pudeur et exhibitionnisme est un élément clef, qui rebute par ailleurs bien des maris potentiels », note-il rappelant, à l’aune de l’enquête, la réalité que recouvre ce choix. « Le niqab est un phénomène individuel, détaché de toutes tradition ou pressions sociales. (…) Il est rarement un état mais surtout le moment d’un parcours plus complexe et souvent plus chaotique », précise-t-il.

Déconstruire l’image forgée par l’intuition populaire sur les niqabées

La préface d'Olivier Roy révèle ainsi l’objectif assumé d’Agnès De Féo : résister aux sirènes du simplisme. La sociologue cherche avant tout à démontrer que, derrière le port du voile intégral, se jouent des trajectoires de vie particulières, des luttes personnelles, mais aussi la volonté de revendiquer une certaine place dans la société.

« Mon but avec ce livre est de permettre aux lecteurs et lectrices d’accéder aux usagères du niqab pour en comprendre le mécanisme. Il me semble essentiel de déconstruire l’image forgée par l’intuition populaire, d’enrayer les réactions de rejet compulsif à leur encontre, ainsi que de saper le discours de ceux qui font de la supposée aliénation des musulmanes leur fonds de commerce », explique-t-elle à Saphirnews.

Ainsi, comme le note Olivier Roy, « la pratique religieuse des femmes niqabées est faible, même dans leur appartement privé. Comme si le port du niqab absorbait tout ce qui pouvait y avoir de religieux chez elles. Leur dévotion tourne entièrement autour de la mise en scène de soi-même. (...) Le nombre important de convertis et de mères célibataires est (aussi) un bon indice de leur étrangeté ». Ces femmes, nous indique Agnès De Féo, « ont reçu une éducation républicaine laïque, sont le plus souvent en rupture avec leur milieu familial non-religieux et n’ont jamais subi de contrainte de leur entourage ». Un descriptif bien loin des clichés sur les niqabées.

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« Le voile intégral n’est pas tombé du ciel, mais procède d’une réaction féminine qu’il serait absurde de censurer »

Agnès De Féo, qui rapporte dans son ouvrage les profils et les témoignages d’expériences individuelles, voire intimes du niqab, de 16 femmes sur les 200 qu'elle a pu côtoyer au cours de son enquête, souligne que le port du voile intégral n'est pas un état de fait sans origines. « Le niqab est une réaction issue de notre modernité qui mérite l’analyse. Le voile intégral n’est pas tombé du ciel, mais procède d’une réaction féminine qu’il serait absurde de censurer », nous indique la sociologue

Une démarche impulsée par le besoin d’occuper une place particulière dans l’espace public, encouragé en partie par la loi anti-niqab promulguée en 2010 selon Agnès De Féo. « La loi a d’abord eu paradoxalement un effet persuasif, puisqu’elle a incité des femmes qui ne mettaient même pas le foulard à porter le niqab. La médiatisation a été telle qu’elle a attiré des musulmanes dans cette voie de la religiosité ultra-visible », relève-t-elle. Une réaction identitaire qui révèle un besoin de s’affirmer tout en se cachant.

A travers son enquête, la sociologue a ainsi pu « démontrer ce lien direct entre l’interdiction et la prise du niqab, pour les "néo-niqabées" nées de la polémique et de la loi. Certaines de ces femmes ont mal supporté le traitement qui leur était infligé (violences, harcèlement de rue, pressions policières) et vont choisir de quitter la France, la plupart vers des destinations sans risque, mais d’autres vont partir en Syrie et en Irak ».

Sur un autre plan, la loi a « vulnérabilisé des femmes autonomes et libres de leur choix, en encourageant les citoyens ordinaires, à la recherche d’un exutoire, à s’en prendre à elle » et « a permis la banalisation du discours sexiste sur les femmes musulmanes ». En cela, l'interdiction n'a eu « aucune dimension positive », martèle Agnès De Féo, d'autant plus que la médiatisation sur le phénomène du voile intégral était disproportionnée par rapport à la réalité. Au moment du lancement du débat en 2009, la France comptait entre 350 et 2 000 femmes en niqab. L’interdiction a ainsi provoqué « l’effet inverse de celui recherché » pour Agnès De Féo.

Que l'on soit pour ou contre le niqab n'est pas le sujet du livre. A travers son ouvrage, la sociologue relève l'extrême importance de donner la parole aux premières concernées, écartées des débats où elles ont été réduites à des objets, mais qui, selon les mots d'Olivier Roy, « font éclater toutes les coutures ».

Dix ans après, on parle d’une loi contre les séparatismes. Qu'en dites-vous à l'aune de votre enquête ?

Agnès De Féo : Cette loi contre les séparatismes se situe dans la droite ligne des autres mesures vexatoires à l’égard des musulmans, et des musulmanes en particulier. Comme les autres, l’intitulé de ce projet de loi se veut général par l’usage du pluriel, mais c’est bien à la communauté musulmane que la loi s’adresse. Pourtant le séparatisme et le communautarisme ont été créés par les gouvernements français successifs.

L’exemple type est celui des écoles confessionnelles qu’Emmanuel Macron a particulièrement visées dans son discours du 2 octobre. Or celles-ci sont apparues après la loi de 2004 d’interdiction des signes religieux à l’école, afin de permettre aux jeunes filles exclues de l’école publique de s’instruire.

Dans ce nouveau projet de loi, il s’agit encore d’infantiliser les musulmans en leur dictant « cinq piliers » du vivre ensemble dans une parodie de dogme laïc, et en les aidant à promouvoir un « islam des lumières », qui constitue un oxymore absurde. Le problème est que l’image des musulmans se trouve encore une fois écornée, alors que ceux-ci recherchent dignité, respect, fierté, comme j’ai pu le vérifier depuis plus de trente ans d’échanges avec eux.


Agnès de Féo, Derrière le niqab, Armand Colin, septembre 2020, 288 pages, 17,90 €.