« L'islam et la science, en finir avec les compromis », un plaidoyer pour la séparation de la science du religieux par Faouzia Charfi

« L'islam et la science, en finir avec les compromis », un plaidoyer pour la séparation de la science du religieux par Faouzia Charfi

Par Hanan Ben Rhouma, le 19/11/2021

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Reçu à Saphirnews


L'avis de Saphirnews

« La liberté de pensée est absente lorsque le religieux n'accepte que les savoirs assurant ses fondements et ne reconnaît comme seule vérité que celle de la révélation. Au nom de cette vérité, il éteint "la lumière de l'entendement" (expression empruntée au philosophe Baruch Spinoza, ndlr) et mutile la connaissance scientifique. » Cette observation est celle portée par la physicienne Faouzia Charfi dans son ouvrage L'islam et la science, En finir avec les compromis, qui constitue un plaidoyer pour une véritable séparation de la sphère religieuse et de la sphère scientifique, pour mettre un terme au « cortège funèbre des intelligences, victimes de l'extrémisme religieux, (qui) n'en finit pas ».

L’ex-secrétaire d'État auprès du ministre tunisien de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique en 2011, veuve de l’intellectuel et ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme Mohamed Charfi à qui elle dédie son livre, vient apporter un éclairage captivant sur l’évolution et l'avancement des sciences en terre d'islam, leur essor et leur déclin. A rebours de thèses essentialistes, elle met dos à dos ceux qui qualifient « la science arabe de science islamique », en opposition à la « science occidentale » et qui mène à une continuelle confusion entre islam et science, et ceux qui soutiennent que « le déclin des sciences en pays d'islam est lié à la nature même de l'islam, à son essence propre incompatible avec une réflexion libre ».

Cesser le détournement de la science à l'origine de confusions

Favorable à une conception sécularisée de l'histoire des sciences arabes, elle critique le projet de « l'islamisation de la connaissance » – comme le philosophe pakistanais Fazlur Rahman (1919-1988) par le passé –, qui conduit, pour citer l’islamologue Youssouf T. Sangaré, « l’intellectuel musulman dans une position consumériste et passive en le faisant travailler dans les archives de la production du savoir en Occident pour discriminer "l’islamique" du "non-islamique" ». « Un projet qui n'est qu'une grande tromperie et qui a conduit au plus dangereux des compromis » et que Faouzia Charfi dénonce fermement « si l'on veut que les sciences retrouvent toute leur vitalité en pays d'islam ».

A cet égard, elle, qui se dit soucieuse de vouloir protéger les sciences de « l'intrusion des obscurantistes et de leur volonté de clôture par rapport au savoir scientifique », n’épargne pas des penseurs du courant réformiste apparu au XIXe siècle qui, selon elle, « a été piégé par son choix de la conciliation (entre science et religion) qui non seulement l'a empêché d'entrer pleinement dans la modernité, de s'engager dans la voix de la sécularisation, mais aussi (ont) fondé les prémices du projet de l'islamisation des connaissances ».

Elle déplore « une déviation qu'entretiennent certains courants fondamentalistes » dans un but « politique » afin de « sortir la science produite en pays d'islam de la science universelle et de sa longue histoire à travers le temps et l'espace ». Or, dit-elle, il faut donner aux sciences arabes et aux savants qui y sont rattachés toute leur place dans l'histoire des sciences car ils font indubitablement « partie de l'aventure de la science universelle dont ils sont des pionniers et des acteurs ».

Relever le caractère universel des sciences arabes

Pour l'auteure, « le déclin des sciences a eu lieu dans le contexte non pas d'une opposition mais plutôt dans celui d'une acceptation : celle de la réduction des sciences à la vision instrumentale », dans son aspect purement pratique et opérationnel, telle que voulue par de nombreux oulémas, ce qui s'est traduite par « l'occultation du patrimoine scientifique des premiers siècles fructueux des sciences arabes ».

C’est pourquoi elle estime nécessaire aujourd'hui de défendre l’indépendance de la science face à la religion. Encore faut-il, selon Faouzia Charfi, pouvoir convaincre les masses musulmanes du bien-fondé de la sécularisation. A cette fin, il faut « amener les musulmans à mieux connaître leur histoire et à découvrir la pensée critique en terres d'islam » et à « les convaincre de l'importance de revisiter l'histoire des sciences arabes ». « La richesse intellectuelle de cet héritage doit sortir de l'ombre et son caractère universel doit être relevé. Ce programme ne concerne pas que les musulmans. Il constitue un apport précieux pour nourrir la laïcité et faire face à l'obscurantisme. »

Présentation de l'éditeur

Faouzia Charfi nous propose dans ce nouveau livre de revisiter l’histoire des sciences en pays d’islam. Une histoire commencée sous le signe de l’ouverture à l’autre avec le vaste mouvement de traduction des textes anciens inauguré par le calife Al-Mansur au VIIIe siècle. Une histoire qui a bifurqué dès le xie siècle, quand la science s’est vue assujettie à des fins pratiques et religieuses. Le mouvement réformiste musulman au XIX e siècle aurait pu rebattre les cartes mais il a échoué, faisant le lit du projet ambigu d’islamisation de la connaissance. Faouzia Charfi plaide ici pour une véritable séparation de la science et du religieux. Un message qui s’adresse particulièrement aux jeunes générations, trop souvent séduites par un islam de pacotille surfant sur la vague des technosciences.

L'auteure

Faouzia Charfi est physicienne et professeure à l’Université de Tunis. Personnalité politique de premier plan en Tunisie, elle est l’auteure de La Science voilée et de Sacrées questions…, tous deux publiés chez Odile Jacob.


Faouzia Charfi, L'islam et la science, en finir avec les compromis, Odile Jacob, septembre 2021, 240 pages, 22,90 €