N'en déplaise à certains, nous sommes les enfants de la République : Chems-Eddine Hafiz remet des points sur les i

N'en déplaise à certains, nous sommes les enfants de la République : Chems-Eddine Hafiz remet des points sur les i

Par Lionel Lemonier, le 22/04/2022

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, a repris la plume pour combattre l’intolérance, qu’elle soit religieuse ou politique. Il rappelle des faits historiques, combat les fausses interprétations de l’islam et s’interroge sur les responsabilités de l’État comme des croyants eux-mêmes. Un livre qui bouscule et dont la sortie en mars n'a rien d'un hasard à l'heure de l'élection présidentielle.

A peine séchée l’encre de son dernier livre intitulé Le manifeste contre le terrorisme islamique (Erick Bonnier, septembre 2021), Chems-Eddine Hafiz récidive avec un nouveau manifeste qui s’adresse aux citoyens français non-musulmans comme à ses coreligionnaires. Le titre de son nouveau livre incite à croire que cet avocat né à Alger a pour préoccupation unique la défense des musulmans de France contre l’intolérance religieuse. Mais en réalité, N'en déplaise à certains, nous sommes les enfants de la République interpelle aussi les croyants musulmans. Il les place même devant leurs responsabilités, à coup de rappels historiques, de versets extraits du Coran et de questionnements sur leur connaissance des textes et de leur signification.

Dès son introduction, l’auteur s’en explique avec clarté : « En tant qu’avocat et musulman, je mesure la grande et double injustice faite aujourd’hui à l’islam. D’un côté, on commet des atrocités au nom de cette belle religion. De l’autre, on l’accuse d’être la source d’une haine qui conduit au terrorisme. » Et de préciser quelques pages plus loin qu’il nous faut accepter « les vérités historiques et géographiques, même inconfortables, au lieu de nous exclure les uns les autres de ce qui nous regarde tous ».

C’est ainsi que tout au long des 227 pages de l’ouvrage, le recteur de la Grande Mosquée de Paris revient sur les faits et le contexte historiques qui permettent d’expliquer incompréhension mutuelle, intolérance et essor de l'islamisme. « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les islamistes et ceux qui rejettent l’islam en France sont des partenaires objectifs », affirme-t-il dès le premier chapitre dont l’objectif est de rappeler que les musulmans sont des citoyens qui aiment leur pays. Comme tous les autres.

La laïcité, la plus belle des inventions françaises

Les musulmans de France « doivent contribuer au renforcement des institutions » et « doivent voter » à l'occasion de chaque échéance électorale (présidentielle aujourd'hui, législatives demain), car « le droit de vote est un outil fondamental et indispensable à (leur) intégration ». Ils sont des citoyens qui doivent aussi défendre « la plus belle invention française », la laïcité. Seuls les « laïcards » seront surpris de découvrir que Chems-Eddine Hafiz défend passionnément cet « espace commun dans lequel notre fraternité en tant que citoyens français s’exprime. » « Il faut l’utiliser, la renforcer et s’épanouir en elle, insiste-t-il. Je le dis aux imams et je les incite à en parler. Nous avons besoin de l’expliquer, même en langue arabe. Surtout en langue arabe, car il y a une tendance à confondre cette notion avec l’athéisme. »

Il rappelle au passage que des penseurs musulmans ont proposé l’instauration de la laïcité dans l’espace arabo-musulman, « comme le syrien al-Kawakibi qui fut le premier à prôner un système de séparation ou le théologien égyptien Ali Abd al-Raziq, professeur à l’université d’Al-Azhar ». Pas étonnant, selon l’auteur, puisque « la première communauté créée par le Prophète à Médine ressemble à ce que nous pourrions appeler avec les mots d’aujourd’hui un État civil peuplé de citoyens libres, quelles que soient leurs orientations religieuses ».

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris consacre deux chapitres à la place des femmes dans l’islam. « Le statut de la femme dans le Coran a été bien souvent mal interprété, explique-t-il. D’abord et avant tout par les théologiens de l’islam qui, depuis les tout débuts de la constitution des sociétés musulmanes, ont forcé une lecture du texte leur permettant de faire perdurer un modèle de société patriarcale. » Avec force exemples historiques issus du Coran, il démontre que, lorsque le texte coranique est ambigu, la tradition juridique a opté pour une interprétation qui va « en sens inverse de l’esprit novateur du Prophète, généralisant à toute la société et à tous les cas des recommandations spécifiques ou des points de détail isolés ».

C'est ainsi le cas du voile qui, de l'ordre d'« une simple recommandation de décence » selon lui, est devenue avec le temps, « sous la pression masculine, la règle générale, un des moyens de soustraire les femmes à la vie sociale ». Plus globalement, « la tutelle des hommes sur les femmes est justifiée au nom d’une lecture particulière du Coran et se sert d’une terminologie dite religieuse qui mériterait aujourd’hui un grand époussetage », affirme l’auteur.

Nourri de ses lectures des textes sacrés et d’une passion pour l’histoire, Chems-Eddine Hafiz affirme que, depuis des siècles, « les considérations politiques n’ont jamais eu de mal à s’appuyer sur l’adaptabilité et la souplesse de spécialistes du droit. Quand la politique veut, la charia peut ». Les interprétations abusives sur la place de la femme dans la société peuvent et doivent être modernisées, affirme-t-il, en appelant à une féminisation urgente du débat sur l’islam car « la femme est l’avenir de l’islam ».

Le calvinisme, une source d'inspiration pour faire de l'islam « un puissant moteur du développement mondial »

« Dans un climat de misogynie drapée de religiosité, je constate l’impopularité de certains textes auprès des extrémistes qui présentent une lecture bien sélective de l’héritage prophétique. (…) Le ton accusateur envers les femmes dans le discours religieux est la preuve que nous cumulons des siècles de retard et que nous sommes dévorés par la laideur. », lit-on dans son livre, dans la continuité du précédent.

Pour mieux combattre cette vision erronée de l’islam, le recteur défend la nécessité de développer une réflexion critique. Il estime que « le monde musulman est dans une période de transition et vit une crise importante qui s’aggrave de jour en jour. Un conservatisme paralysant et une orthodoxie maladive réduisent à néant toute tentative intellectuelle » et donc toute réforme. Il fait la comparaison avec la période de réforme que le christianisme a connu au XVIe siècle et qui a abouti à la création du protestantisme : « Osons donc ce regard historique transversal et nous verrons que les musulmans peuvent trouver dans le calvinisme des inspirations fort utiles à leur émancipation et à un retour à la splendeur née de leur civilisation. »

Il n’oublie pas, dans le même temps, de souligner les responsabilités de l’État français. Quel besoin a-t-on d’accumuler des lois pour supprimer les symptômes du mal, sans s’attaquer à la racine, s’interroge-t-il, en rappelant qu’il s’est opposé à une loi qui encadre l’interdiction du voile intégral dans les lieux publics. « Le vrai problème est ailleurs : misère sociale, désarroi d’une jeunesse sans avenir, perdue dans une société qui glorifie l’argent. Qui se préoccupe du sort de ces femmes isolées, vivant enfermées dans leur HLM ? (…) C’est en renforçant les moyens d’émancipation des femmes et en promouvant l’ascenseur social qu’on luttera contre ces phénomènes régressifs. Pas en donnant une importance disproportionnée à un phénomène appelé à disparaître de lui-même, car il n’offre aucune perspective constructive », déclare-t-il.

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris considère aussi que les autorités françaises ont mélangé les genres : « Au nom des intérêts, sans doute, mais surtout afin de ménager les susceptibilités de régimes aux idées incompatibles avec celles de la République, certains de nos responsables ont laissé l’islam de France aiguiser des appétits politiques étrangers. L’intrusion a pris plusieurs formes et dure depuis de longues années. La politique étrangère de la France a parfois servi d’alibi pour ignorer des pratiques incompatibles avec nos idéaux. Elles nous viennent d’un Moyen-Orient tourmenté et se sont dangereusement propagées en Occident sous le terme générique d’islamisme. » Un islamisme qu'il présente comme « une plaie pour les musulmans qui souhaitent vivre leur foi paisiblement, sans propagande politique et sans prosélytisme archaïque ».

Évidemment, il existe des points de désaccords avec le recteur dont un qui nous laisse songeur lorsqu’il aborde le sujet du Conseil français du culte musulman (CFCM) et de son implosion : « Il aurait fallu séparer l’amitié française avec un pays étranger de la gestion du culte musulman de France. » Savoureux lorsque l’on sait que le principal symbole de l’islam de France est sous financement d’Alger même si des raisons historiques expliquent cette situation.

Résolument optimiste, Chems-Eddine Hafiz estime que « la nouvelle génération refuse de vivre dans un monde en crise. Elle veut des solutions. L’inertie n’a que trop duré. Les musulmans marchent vers un idéal qu’on ne peut plus leur confisquer : la citoyenneté ». En guise de conclusion, il interpelle ses concitoyens : « Je dis aux musulmans : apprenez votre religion. Et aux non-musulmans : n’ayez pas peur. » Saura-t-il être entendu ?

Présentation de l'éditeur

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris prend la parole : « "Aux armes, citoyens !" Pourquoi ce court extrait de l’hymne national français ? Pour redire simplement que les musulmans de France adhèrent totalement, sans arrière-pensées et sans surenchères, à la nation française. Venez assister à une commémoration des combattants morts pour la France. Venez écouter des aumôniers musulmans de l’armée française chanter avec passion la Marseillaise. Oseriez-vous leur suggérer de s’intégrer à la société française ? Nous sommes des citoyens français, n’en déplaise à certains. »


Chems-Eddine Hafiz, N’en déplaise à certains, nous sommes les enfants de la République, Paris, Éditions Kero, mars 2022, 17 €.