Rebel, un drame musical qui nous plonge dans la guerre et les horreurs de Daesh

Rebel, un drame musical qui nous plonge dans la guerre et les horreurs de Daesh

Par Lionel Lemonier, le 03/08/2022

Pendant les mois qui ont précédé l’irruption de Daesh en Syrie, de jeunes Européens musulmans sont allés de bonne foi aider les populations martyrisées par Bachar Al-Assad en Syrie. « Rebel » est l’histoire de l’un d’entre eux, entrainé malgré lui dans la guerre menée par l'organisation État islamique. Il croisera des victimes et des bourreaux et devra faire un choix personnel entre les uns et les autres… Un film à la fois poétique et cruel, mais indispensable.

Kamal est un jeune homme un peu « rebelle », un peu délinquant mais plutôt sympathique. Un amoureux de grosses bécanes très affectueux avec sa maman, Leïla, et son petit frère, Nassim. Mais il deale et finit par être recherché par la police de son pays, la Belgique. Alors il s’exile. Et pour se racheter une conduite aux yeux de sa mère, il décide de se rendre en Syrie pour venir en aide aux victimes de la guerre civile. Nous sommes en 2013, avant que l’organisation État islamique ne prenne le pouvoir dans cette partie du monde.

La situation dérape. Il est alors forcé de rejoindre un groupe armé ayant prêté allégeance à Daesh et se retrouve bloqué à Raqqa. On suit Kamal dans sa découverte de la guerre et de la violence des milices armées au drapeau noir, dans ses efforts pour survivre sans pour autant s’impliquer directement dans des violences qu’il n’approuve pas.

Parallèlement, nous sommes les témoins des étapes du « harponnage » psychologique de son petit frère par les recruteurs du jihad qui sévissent à Molenbeek, ce quartier de Bruxelles dont sont issus certains des combattants belges de Daesh. Nassim finira par le rejoindre en Syrie. Pour le pire. Après bien des expériences choquantes, il sera retrouvé par Leïla, partie là-bas au péril de sa vie.

Adil El Arbi et Bilall Fallah ont coécrit et coréalisé Rebel qu'ils expliquent être leur film le plus personnel. « En 2012 et 2013, des gens de notre âge, de notre génération, la plupart de la même origine marocaine, ont décidé de partir en Syrie. Il s’agissait de jeunes gens parfois qu’on connaissait, ou des amis d’amis. Tout le monde en Belgique, d’origine maghrébine, connait quelqu’un qui est parti là-bas », racontent-ils.

Puis, après 2014, Daesh installe son hégémonie dans la zone irako-syrienne et signe des attaques terroristes sur le sol européen. « Nous avons été témoins de tout ce phénomène progressif impliquant toute notre génération. C’était une guerre très proche de nous (...). C’était nouveau de voir des films de propagande d’organisations terroristes avec des gens qui nous ressemblaient, parlant le français qu’on parle ici. Des gens qui venaient de nos quartiers. On s’est dit qu’il fallait raconter ces histoires. (...) On devait raconter cette guerre comme d’autres cinéastes ont raconté la guerre du Vietnam ou la Seconde Guerre mondiale. »

Un pied de nez à Daesh à travers la musique

A l’instar de Francis Ford Coppola pour Apocalypse Now, le film sur la guerre du Vietnam sorti en 1979, Adil et Bilall ont fait une grande place à la musique dans leur film. Mais loin d’utiliser une bande originale ou un titre pour illustrer des moments d’action, ils ont choisi de réaliser des séquences pleinement musicales en y associant souvent la danse.

La guerre, les batailles, les meurtres, la torture, le bruit des armes sont rendus de façon très réaliste. Mais la réalité de la violence physique ou psychique est illustrée… jusqu'à un certain point au-delà duquel la danse et le chant prennent le relais pour nous épargner certaines scènes pénibles. Loin de paraître surajoutées, ces séquences ainsi que les calligraphies arabes utilisées pour passer de Belgique en Syrie ajoute une poésie cruelle qui accentue l’effroi.

« L’aspect musical est un outil parfait pour ce film, expliquent les réalisateurs. La musique est importante dans la culture arabo-musulmane. C’est autant le hip-hop moderne qu’une pure mélodie traditionnelle dans l’esprit de Shéhérazade racontant "Les milles et une nuits". (...) Elle est très riche, diverse et très signifiante dans notre culture. Elle est politique et très poétique, lyrique et nous influence. Ce qui était intéressant, c’est que l’État islamique était totalement contre la musique. Ils l’ont interdite à Mossoul. (...) Si on veut faire un film qui soit aussi une sorte de pamphlet contre Daesh, la musique est très appropriée. Quand Kamal chante et danse les raisons pour lesquelles il veut partir, il le fait avec un rap fort qui correspond à l’origine même du hip-hop, un genre engagé ».

Un document historique à l'affiche

Rebel est une tragédie musicale ; c’est aussi un film de guerre, développent les deux auteurs : « Le son "rend" vraiment l’environnement à travers lequel les personnages évoluent. Il permet cette immersion indispensable à ce type de cinéma. On est dans ce monde-là. Mais pas seulement. Le son permet aussi de jouer avec le réel et le surréel, le conscient et l’inconscient. » Dans certaines séquences, le spectateur est ainsi perdu entre la réalité vécue par un personnage et ses rêves ou son imaginaire.

Le film n’est pas basé sur l’histoire vraie d’une seule famille. Dès 2014, les deux cinéastes ont interrogé de nombreuses personnes pour recueillir les histoires de jeunes partis là-bas. Pour écouter leurs proches. Le scénario est basé sur tous ces témoignages de manière à « faire un film qui serait aussi comme un document historique, quelque chose d’assez complet. L’évolution de l’État islamique et les horreurs que ses membres ont commis, il fallait essayer d’en faire comprendre la complexité, car ce n’est pas seulement une histoire de radicalisation religieuse, c’est aussi l’histoire d’un mouvement que l’on pourrait qualifier de crime organisé », précisent Adil et Bilall, pour qui « il fallait livrer un récit le plus nuancé possible pour faire comprendre comment des jeunes se sont faits abuser » par Daesh.

Film inédit sur la radicalisation des « fous du jihad », façon Daesh, Rebel marquera les spectateurs autant pour le récit cru et, d’une certaine façon pédagogique, que par la poésie du scénario. Comme un aller et retour entre les horreurs commises au nom de Dieu aujourd’hui et au cours des siècles passés, et la beauté de la foi des croyants sincères. Une confrontation que nous avons vécue de loin, avant de la subir de près avec les attentats à Paris et à Bruxelles. Ce film se révèle être un outil précieux pour contrecarrer le discours radical de certains prédicateurs et rappeler au passage que les premières victimes des extrémistes se revendiquant de l'islam sont d’abord les musulmans eux-mêmes.