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Civilisations et Finitude - Cessons notre course aveugle vers l’autodestruction

Par Gabriel Hagaï, le 26/12/2018

Les civilisations ont toutes une vie, à l’instar des êtres vivants, mais sur une durée conséquente de plusieurs siècles, et même parfois de plusieurs millénaires. Il est donc pertinent de savoir où l’on en est quant à la nôtre : à sa naissance, à son apogée, ou à son déclin ? Durera-t-elle encore longtemps, ou s’éteindra-t-elle bientôt âgée seulement de quelques centaines d’années ? Question appropriée afin de nous préparer convenablement (nous et nos enfants) aux événements à venir, selon les adages populaires, « espérer le meilleur, se préparer au pire » (attribué à Confucius), et « un homme averti en vaut deux ».

La disparition (dans plus ou moins de violence) a été le sort de nombreuses civilisations dans l’Histoire avant la nôtre (non exhaustivement) : les Sumériens, les Égyptiens, les Hittites, les Babyloniens, les Mycéniens, les Étrusques, les Phéniciens, les Hellènes, les Romains, les Élamites, les Scythes, les Mauryas, les Perses, les Mayas, les Aksoumites, les Himyarites, les Nubiens, les Tokhariens, les Anasazis, les Toltèques, les Aztèques, les Mongols, les Songhaïs, les Pascuans, les Kongos, les Ottomans... La plupart se sont tout simplement éteintes plus ou moins soudainement. Certaines ont évolué drastiquement, passant d’empires puissants à de petites entités culturelles locales et dominées (je pense aux Grecs, aux Mayas ou aux Mongols, par exemple). D’autres ont subi tant d’avatars que leur forme moderne n’a presque plus rien à voir avec ce qu’elles étaient un ou deux millénaires auparavant (je pense à la Chine, à l’Inde ou à l’Iran, par exemple).

Cela devrait nous interpeller. Sommes-nous aveugles comme les Romains ? À l’époque de l’Édit de Thessalonique, au tournant du IVe siècle, ceux-ci avaient-ils conscience que leur civilisation allait bientôt s’effondrer ? Certains, tel l’historien romain Végèce (fin du IVe – début du Ve s.), avaient déjà pressenti (ou diagnostiqué) le déclin de Rome, mais ils restaient très minoritaires, et n’ont rien pu faire. Cette finitude inéluctable des civilisations est professée par notre tradition religieuse dans nos Saintes Écritures, répétée sans cesse par nos Prophètes. Souvent pour avertir les rois iniques et orgueilleux de l’impermanence de leur monarchie, mais aussi pour donner aux opprimés une note d’espoir alors qu’ils sont courbés sous le joug cruel de certaines nations.

Nous vivons dans une sorte d’enfer où règne l’exploitation des masses et des ressources

Regardez l’Histoire. L’enseignement le plus important est que toute civilisation qui ne possède pas en elle-même les moyens de se transformer – i.e. la possibilité de s’améliorer, c'est-à-dire de se débarrasser des pans négatifs qui pourrissent son intégrité morale – est vouée à périr. Cette chute peut provenir de forces tant extérieures qu’intérieures.

Depuis ces dernières décennies, me semble-t-il, notre civilisation occidentale dégage un fort parfum de décadence. Ceci est sensible dans tous les domaines. Nous pourrions vivre dans un paradis ici-bas, car il y a suffisamment de richesses (et les moyens de les partager) dans ce village global qu’est devenu la Terre, afin que tous sans exception aient accès à l’eau, à la nourriture, au logement, à l’éducation, à la santé et à la sécurité – dans le respect de la nature et de l’environnement. Pourtant, nous vivons dans une sorte d’enfer, où règne l’exploitation des masses et des ressources par un système politico-financier planétaire (et inhumain).

Il n’est pas encore trop tard

Avons-nous les moyens de changer ? Sommes-nous à la hauteur morale de Ninive, qui écouta les remontrances du Prophète Jonas, et se repentit en se détournant de ses conduites mauvaises ? Pouvons-nous nous transformer ? Nous débarrasser de ce système maléfique, de ce modèle économico-financier qui nous gangrène ? Sinon, notre monde s’effondrera et laissera place au chaos inter-civilisationnel, aux âges sombres, au long obscurantisme moyenâgeux de plusieurs siècles, jusqu’à ce qu’en émerge la prochaine civilisation. Cela peut prendre longtemps, comme on l’a vu dans l’Histoire. Cela serait tellement dommage de perdre tous nos acquis, chèrement gagnés, à cause d’un cancer moral dont on ne pourrait guérir.

Il n’est pas encore trop tard, mais le kairos du non-retour est imminent. Notre course aveugle vers l’autodestruction – où les ressources planétaires sont allègrement gaspillées, les biotopes jovialement empoisonnés, les espèces gaiement exterminées et la nature joyeusement détruite – peut être freinée. La direction que prendra notre avenir dépend de nous maintenant. Nous sommes responsables collectivement de ce qui nous arrivera. Si nous ne trouvons pas en nous la capacité de changer, alors nous méritons la fin de notre civilisation. Car Dieu ne cède pas Son monde à des imméritants. Puissions-nous éviter le chaos de la chute. Ô Seigneur, quand Tes enfants entendront-ils raison ?

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Rabbin orthodoxe, Gabriel Hagaï est enseignant-chercheur, philologue et paléographe-codicologue. Il est co-auteur avec Ghaleb Bencheikh, Emmanuel Pisani et Catherine Kintzler de La Laïcité aux éclats (entretiens avec Sabine Le Blanc, éd. Les Unpertinents, mai 2018).

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