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Préserver la biodiversité : plaidoyer contre le relâcher dogmatique des animaux dans la nature

Par Gabriel Hagaï, le 07/05/2019

Le rapport inquiétant de l’IPBES, plateforme sous l'égide de l'ONU sur l'état de la biodiversité, m'invite à partager une réflexion. Depuis des décennies, je m’élève contre une pratique consensuelle que je considère non seulement inutile mais cruelle : le dogme de la réadaptation des animaux avant d'être relâchés dans la nature.

Des animaux sauvages (d’espèces en danger), blessés ou orphelins (souvent les deux), sont récupérés et remis en forme dans des centres de sauvetage et de réadaptation. Puis, une fois considérés aptes, ils sont relâchés dans leur milieu naturel. Ainsi en est-il des grands singes, des mammifères marins, des grands félins, des éléphants... Le problème, c’est que ces animaux sont tout simplement condamnés – ils sont relâchés vers leur mort !

Puisqu’ils avaient été trouvés et pris en charge, c’est bien que l’endroit où ils vivaient leur était devenu dangereux en raison de la pression humaine, de la déforestation, de la chasse, du braconnage ou encore de la pollution. Du coup, en croyant bien faire, on accentue en fait la vitesse de disparition de nombreuses espèces que nous sommes censés protéger. Preuve en est donnée dans le rapport alarmant de l’IPBES.

Lire aussi : Biodiversité : la sixième extinction de masse en marche, de l'urgence de renverser la vapeur

Sauvons les animaux qui peuvent encore être sauvés, même au prix de leur perte de liberté

Quel gaspillage ! Gaspillage de ressources, de temps et d’efforts – mais surtout gaspillage de vie sauvage, perte irréversible de diversité génétique. Des milliers d'animaux seraient encore vivants s’ils avaient été mis dans des parcs conçus pour leur conservation. Oublions leur réadaptation dans leur milieu naturel, celui-ci est condamné à court terme !

Ma position est très éloignée du dogme consensuel à ce niveau-là. Selon moi, tous les milieux naturels sont voués à disparaître complètement dans les prochaines décennies, vu que cela nous prendra du temps de nous débarrasser de notre modèle économique global (le système financier ultra-capitaliste libéral, pour ne pas le nommer) qui régit le monde en le détruisant.

Alors sauvons les animaux qui peuvent encore être sauvés, même au prix de leur perte de liberté. On réfléchira à leur relâchage dans un ou deux siècles, lorsque les humains auront changé leurs comportements autodestructeurs et réussi à faire la paix avec la nature et l’environnement. Mais si nous ne sauvons pas les animaux menacés maintenant de leur milieu naturel devenu toxique, nous n’aurons rien à relâcher dans les prochains siècles. Le monde perdra ainsi de sa beauté et de sa diversité.

Cette immense responsabilité vis-à-vis de la création mise par Dieu sur l’être humain est évoquée dans la Mishna, un recueil de la loi juive orale (Sanhédrin, IV : 5) : « Chacun doit se dire : "Le monde a été créé pour moi" (bishvîlî nivrâ hâ-‘ôlâm). » Ce n’est pas pour venir autoriser le pillage du monde, bien au contraire, c’est pour nous rendre responsable de celui-ci. Il faut le traduire par : « C’est mon monde. Je suis concerné par celui-ci et j’en ai la responsabilité. À moi de faire tout pour le conserver et pour l’améliorer. » Commençons déjà par ce qui est possible à notre niveau car nous aurons tous à rendre des comptes à ce sujet devant Dieu.

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Rabbin orthodoxe, Gabriel Hagaï est enseignant-chercheur, philologue et paléographe-codicologue. Il est co-auteur avec Ghaleb Bencheikh, Emmanuel Pisani et Catherine Kintzler de La Laïcité aux éclats (entretiens avec Sabine Le Blanc, éd. Les Unpertinents, mai 2018).