La pensée musulmane pour notre temps - Éduquer à la citoyenneté vertueuse (4/4)

La pensée musulmane pour notre temps - Éduquer à la citoyenneté vertueuse (4/4)

Par Mustapha Cherif, le 19/02/2020

A lire avant, le premier volet de la contribution : La pensée musulmane pour notre temps - Le constat (1/4)

A lire aussi, le volet deux et le volet trois sur les réponses aux critiques adressées aux musulmans.

Quelles sont les pistes concrètes pour atteindre les buts ? Il faut expliciter à tous que l’islam se veut plénitude et éducateur. Il donne priorité à la société qui éduque, à la citoyenneté vertueuse, qui distingue, sans les opposer, les différentes dimensions de l’existence, din wa dunya, favorisant la formation d’une conscience libre et vertueuse. Le musulman montre qu’il est apte à vivre dans une société laïque sur la base d’une éthique universelle. Reste à éduquer, pas seulement à instruire. Une responsabilité collective de moins en moins assumée.

L’islam offre le modèle de l’homme éduqué et responsable, avec la possibilité de trouver la voie équilibrée entre norme profane/commune, et religieuse/privée, entre l’autonomie de l’individu et la vie commune, entre la rigueur et la clémence, entre le constant et l’évolutif, entre le temporel et le spirituel, entre le privé et le public. Le lien social que la religion fonde a pour fonction de favoriser l’interconnaissance, condition de la coexistence. Le Coran et la Sunna définissent le musulman comme à la fois rationnel, spirituel et social, sans confusion.

C’est une pensée qui vise l’équilibre et la complémentarité entre les dimensions essentielles de l’existence. Nier l’une d’elles crée des déséquilibres. L’humain peut sombrer si une partie de lui manque. Pour sortir des deux impasses, celle de l’intégrisme et celle du dogmatisme antireligieux, la pensée médiane est la voie. Elle se veut de la hauteur de vue, de la rectitude, non pas seulement au centre entre des postures contradictoires, mais leur dépassement.

La pensée en islam n'est ni rigorisme, ni laxisme ; ni individualisme, ni communautarisme

Le fikr permet de comprendre que le Coran vise la subtilité et l’harmonie : « En vérité, mon Seigneur est Subtil dans ce qu’Il veut. » (Coran, sourate 12, verset 100) Cela échappe aux matérialistes et aux intégristes : « La vie dernière est meilleure pour toi que la vie ici-bas. » (Coran, sourate 93, verset 4). Il est aussi précisé : « N’oublie pas ta part en ce bas monde. » (Coran, sourate 28, verset 77)

En termes pratiques, pour enseigner et pratiquer un principe de droit dans le Coran, deux normes doivent être liées, en traduction de la méthode du juste milieu : azm al-umur, l’exigence éthique, et rukhça, l’atténuation bienveillante. La pensée médiane préfère la facilité et non la dureté, en sachant qu’il y a des pardons qui sont une sanction et des sanctions qui sont des pardons.

Même pour la récitation du Coran, la ligne médiane est recommandée : « N’élève pas trop la voix dans la salât et ne l’effectue pas non plus à voix basse. Mais entre les deux, adopte le juste milieu » (sourate 17, verset 110). La pensée musulmane oriente vers la pratique du culte intériorisé, pour s’élever spirituellement. Pour le rite, assiduité et souplesse peuvent se conjuguer.

Ni rigorisme, ni laxisme ; ni individualisme, ni communautarisme. La pensée en islam tient compte des dimensions essentielles de l’existence, traversée par des tensions : l’individu et la société, la religion et le monde, le corps et l’esprit, la liberté et la loi. Unicité de Dieu, multiplicité des êtres, unité de l’humanité, multiplicités des races, des cultures, des langues et des expériences, unité du sens et diversité des compréhensions.

Les valeurs musulmanes reposent sur la médianité rationnelle et l’éthique, d’où que l’extrémisme est l’anti-islam. La pensée médiane recèle une dynamique qui est de remettre constamment en route l’humanité vers plus d’Humanité. Si on n’est pas utile à l’humanité, à quoi cela sert-il d’être croyant ? L’urgence est de produire une théologie et une citoyenneté vertueuse, pour notre temps et pour l’Europe, d’où l’importance de mettre en place des conseils théologiques interdisciplinaires et de mobiliser la société autour de la question de l’éducation.

Une pensée musulmane ouverte et souveraine, qui lie authenticité et progrès, est possible

A l’ère classique, les différentes écoles de pensée se côtoyaient et échangeaient, au point que surgit une science dite de la divergence, ilm al-ikhtilâf. Chaque pays a ses propres référents et critères de l’orthodoxie en puisant dans une ou plusieurs de ses écoles. Par-delà la pluralité des écoles théologiques, philosophiques et scientifiques, l’inépuisabilité du sens, la richesse de la langue arabe et quinze siècles d’histoire prouvent que la ligne du Coran est une, celle de la sécularité, du juste milieu, de l’éthique. L’islam est un, les musulmans sont pluriels.

Interroger les anciens commentateurs, de Tabari à Al-Razi, de Suyuti à Tahar Ben Achour, et des penseurs classiques, comme Ibn Rochd, Ibn Arabi, Al-Ghazali, Ibn Sina et Ibn Khaldoun est légitime. Tout cela non par taqlid, mais pour sans cesse œuvrer pour le tajdid, le renouveau. Le mouvement se prouve en marchant. La plupart des musulmans vivent à la fois leur foi et leur temps, malgré des difficultés, s’ils cultivent le sens de l’éducation ouverte sur le monde.

Le Coran et la Sunna se veulent universels et modernes. Bien compris, ils ne s’opposent pas à l’évolution et aux transformations, pour assumer la marche du temps. Il y a une dizaine de mots qui nous parlent du temps comme zaman, dahr, waqt, hin, … Il y a même un mot dans le Coran lié à la modernité, sourate 21, verset 2, qui nous parle de ce qui est mohdath, ce qui doit s’actualiser. Tout comme celui du devenir, al-massir est central.

Une pensée musulmane ouverte et souveraine, qui lie authenticité et progrès, est possible. L’histoire le prouve. Le faire société, le vivre ensemble, triomphera, en se gardant de l’imitation aveugle du passé, en mettant l’accent sur une déontologie de la connaissance, une théologie au service de la communauté et de la bonté au quotidien, en dialogue avec ceux qui défendent la justice et le respect de l’altérité.

La pensée médiane est proposée à toute l’humanité. Elle met en lumière les valeurs partagées, qui lient, hospitalité et vigilance, transcendance et immanence, laïcité et valeurs de l’esprit, le monde ici-bas et l’au-delà du monde, unité et pluralité. Ne sait pas où il va celui qui ne sait pas d’où il vient.

Ne nous laissons pas détourner par ceux qui relativisent tout, voulant faire croire que tout est équivalent, ni par ceux qui s’enferment dans l’intolérance, les interdits, la gestuelle et les apparences. Retrouver le souffle de la pensée musulmane médiane, pour nous reformer du dedans, est à notre portée, en êtres doués de raison, pour le vivre ensemble. Respecter les lois civiles est à la base de la paix sociale et du renouveau de la théologie.

En termes de pistes pratiques, cela signifie que concrètement, le renouvellement de l'islam d’Europe, en Europe, doit reposer sur plusieurs conditions, sur la base d’une responsabilité collective, dans la réciprocité. Premièrement, cela implique des changements au sein de la communauté. Les musulmans sont les premiers responsables de leur situation. La pensée médiane, avec le recul nécessaire, doit parler à la raison pour éveiller les consciences. La foi se veut réfléchie. Se limiter au seul prisme du halal et du haram est réducteur.

Nous devons prendre en compte le contexte bénéfique du sécularisme, voire celui de l’hyper-laïcité, et répondre avec mesure autant aux questions spirituelles que celles temporelles. En termes clairs, il s’agit d’inventer des accommodements théologiques consensuels, afin que chacun puisse pratique le culte sans contrainte, ni pression.

Apprendre à renforcer la démarche d’accommodement, sans se nier

Il faut mettre fin à des concepts désuets, obsolètes et inadéquats qui, de surcroît ne sont pas coraniques, comme celui du « monde de l’impiété, de la guerre, opposé au monde de la paix, de l’islam ». L’Orient et l’Occident sont imbriqués et liés et l’humanité est une.

La religion islamique est concrète. Elle vise certes l’excellence, mais n'est pas utopique ou abstraite. Le musulman doit s’ouvrir, prendre en considération ses propres insuffisances pour les corriger. Et tenir compte que le monde moderne vit une fin de civilisation. Les peuples modernes recherchent une alternative à la crise, sans sombrer dans le passéisme et le trop plein religieux. Dans ce sens, le musulman, assoiffé de justice et d’éthique, repose la question de la transcendance et des finalités de la vie.

Sur le plan pratique, le changement de l’attitude des musulmans est requis : ni avoir peur, ni faire peur. Ils doivent se garder des extrêmes, de la fermeture ou de la déperdition, d’autant que les pouvoirs publics, notamment au niveau local, œuvrent afin d’améliorer la condition des musulmans, en sachant qu’il reste à faire pour être à la hauteur de leur dignité.

Loyaux envers la Nation où ils résident et sachant qu’ils vivent dans une région du monde hyper sécularisée, les musulmans, sans se nier, apprennent à renforcer la démarche d’accommodement. L’avenir de l'islam pour l’Europe dépend d’une éducation intensive, pour faire reculer l'ignorance. La dérive idéologique de musulmans fanatisés suscite des inquiétudes, des souffrances et des critiques, dont il faut tenir compte. Il est temps de faire front contre tous les extrémismes et d’éduquer les jeunes à la citoyenneté vertueuse. Car le besoin de spiritualité n’est pas insignifiant. L’homme ne se nourrit pas que de pain.

Il faut pratiquer l’interconnaissance, renforcer la priorité au lien citoyen ouvert aux valeurs de l’esprit et à la modération, en vue de bâtir le faire société. Le musulman doit consolider son aptitude à préserver la paix sociale en dialoguant, en communiquant et en multipliant les mesures de confiance. L’Europe et le monde sont à la croisée des chemins. Les citoyens européens de confession musulmane sont une chance, pour esquisser un nouvel horizon.

L'islam a prouvé qu’il peut participer à l’avènement d’un monde émancipateur et vertueux

Deuxièmement, il faut des changements dans la présentation de l'islam par les médias, les politiques et les élites, en sortant des préjugés, des amalgames, de l’alarmisme et des deux poids-deux mesures. La visibilité, sobre et paisible, de la religiosité dans l’espace public n’est pas antinomique à la modernité et aux valeurs de la République. Même si, dans des pays d’islam ou dans des quartiers en difficulté, cela peut prendre la forme inacceptable de l’obscurantisme.

Il faut aussi des changements nécessaires des orientations publiques pour éduquer au vivre ensemble, au respect de la liberté de culte, répondre au racisme et aux discriminations et humaniser les quartiers défavorisés, pour donner la possibilité de s'insérer et d’apporter une plus-value.

L’islam fait partie de l’univers européen, judéo-islamo-chrétien et gréco-arabo-romain. Il n’est pas un phénomène étranger à l'Europe. Il a prouvé qu’il peut participer à l’avènement d’un monde émancipateur et vertueux. Pour que l'Europe reste un phare des droits de l'homme, sans mépriser l’éthique et les spiritualités, elle devra se confronter aux xénophobes et écouter les citoyens de confession musulmane afin de rétablir la vérité.

Les citoyens musulmans cherchent à l'y aider pour plus de démocratie et d’humanité. Le renouvellement adéquat et rationnel de la pratique de l'islam, dans le cadre de la citoyenneté, et de la mondialité, est de la responsabilité des musulmans en premier lieu, mais la société et les institutions peuvent les aider. L'intérêt est commun. Le dernier mot du corpus coranique n’est-il pas celui de nass, l’humain, qui invite à s’ouvrir et à fraterniser par-delà toutes les spécificités ?

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Mustapha Cherif, philosophe et islamologue, est auteur d’une vingtaine d’ouvrages, notamment « L’émir Abdelkader, apôtre de la fraternité » (éditions Odile Jacob, Paris, 2016).

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