Mieux vaut être un athée sincère qu'un musulman hypocrite

Mieux vaut être un athée sincère qu'un musulman hypocrite

Par Malik Bezouh, le 31/03/2020

Foi ou conditionnement ?

Djamila est une étudiante en biologie. Infiniment curieuse, elle ne cesse de s’interroger sur cette religion que son milieu familial lui a imposée dès son plus jeune âge : l’islam. Après une crise existentielle et des questions demeurées sans réponses concernant ce culte, Djamila abjure sa foi et se converti au christianisme. Ses parents tenteront de lui faire entendre raison. En vain.

Imaginons un instant que cette même Djamila soit née en Arabie saoudite. Une telle conversion aurait-elle été seulement possible ? L’on peut raisonnablement supposer que non. Aussi, il convient de nous poser la question du déterminisme religieux. Est-ce que le fait de naître dans tel ou tel environnement prédispose des individus donnés à embrasser les valeurs spirituelles dudit milieu ? Là encore, il est fondé de penser que la réponse est oui et ce d’autant plus que dans nombre de pays d’islam, ce culte est élevé au rang de religion d’État. Par suite, se convertir à une autre religion n’est pas sans risque.

De l'influence au conformisme

Mais au-delà de cet aspect-là, il y a la problématique de l’influence. Or, et toutes les études en psychologie sociale l’ont démontré, l’être humain est un « animal » mimétique (1) soucieux de se conformer aux us et coutumes de son milieu afin d’éviter le bannissement. Aussi, toute une mécanique, la plupart du temps inconsciente, se met en branle afin de limiter l’impact d’une information susceptible de l’amener vers un début de rupture d’avec son milieu.

À ce titre, les travaux précurseurs du psychologue Solomon Asch sont éclairants. En 1951, afin d’analyser le degré de conformisme des individus, celui-ci met en place l’expérience suivante :

« Huit hommes sont introduits dans une pièce. Un seul d’entre eux est le sujet d’étude, les autres sont des complices de l’expérimentateur. Le "cobaye" croit participer à un test de perception visuelle. Dans l’expérience, deux feuilles de papier sont placées sur une table. Sur l’une d’elles est dessinée une barre verticale, sur l’autre trois traits de hauteurs différentes (…). Le sujet doit indiquer quelle barre de la seconde feuille est identique à celle de la première. Les différences de hauteur sont nettes, afin de ne laisser aucun doute quant à la bonne réponse.

Mais les sept complices de l’expérimentateur, après avoir répondu correctement plusieurs fois, indiquent soudain un trait qui ne correspond pas à celui de la première feuille. Quand vient le tour du "cobaye", celui-ci se trouve dans la position inconfortable de devoir fournir une réponse différente de celle des sept autres, bien qu’évidemment exacte. »
(Daniela Ovadia, « Solomon Asch et la force du conformisme », Cerveau & Psycho, n° 79, juillet-août 2016)

Les statistiques de cette expérience réalisée aux Etats-Unis sont effarantes : 75 % de la population donne au moins une réponse fausse afin de se conformer au groupe tandis qu’un tiers se conforme totalement au groupe. On parle alors de « conformisme absolu ».

De l’importance de développer le doute méthodique

Autre donnée fondamentale fournie par les chercheurs : celle de l’influençabilité des individus que les travaux de la psychologue Dana Samson ont mis en évidence. (2) Une influençabilité telle que l’on pourrait, sans peine, dire qu’« en chaque homme sommeille un mouton ». (3) D’où l’importance de développer le doute méthodique. Le biologiste Thomas Durand, mettant en garde contre la manipulation, insiste sur le fait que « la pensée critique est d’abord une pensée contre soi-même » (4), contre ses propres certitudes qui, souvent, nous ont été léguées par l’extérieur.

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Est-ce que la religion participe de ce mouvement d’embrigadement ? La réponse, quoique complexe et à nuancer, est globalement « non » dès lors que la foi est libre. C’est le cas dans les pays démocratiques. En revanche, en terre d’islam, le poids de la religion et son institutionnalisation rendent difficile la possibilité d’échapper à cette emprise, aggravée par l’inclination de l’Homme à se soumettre aux détenteurs de l’autorité comme l’a prouvé le célèbre psychologue Stanley Milgram dans les années 1950. (5)

Nous pressentons ce qui l’en est dans les sociétés conservatrices où la pression de mise en conformité avec les idées dominantes est très forte. C’est le cas des pays musulmans. Aussi, l’on conçoit aisément combien doit être élevé le nombre d’individus qui, en terre d’islam, épousent les thèses religieuses de la majorité malgré eux et ce sans même s’en rendre compte. N’y a-t-il pas là matière à s’interroger dans la mesure où la sincérité de la foi est primordiale en religion. Sans elle, les actes des croyants sont vains. C’est ce que dit l’illustre théologien Al-Ghazali (1058-1111) lorsqu’il s’adresse aux fidèles de l’islam :

« Votre cœur ne doit pas démentir votre langue. Lorsque vous dites : Allah Akbar, vous ne devez rien avoir, dans le cœur, de plus grand qu’Allah. Si vos passions sont plus fortes que votre sincérité envers le créateur, vous en faites (…)s un dieu que vous adorez. » (A-Hamed Al-Ghzali, Revitalisation des sciences de la religion, Dar Al Kotob Al Ilmiyah, 2013)

Ici, le maître soufi insiste sur la nécessité de purifier son cœur afin d’abattre le faux dieu qui s’y serait installé. Le risque étant une altération de la foi par le venin de la passion humaine. Car lorsqu’un sectateur d’Allah élève une stèle à ses penchants, il commet un péché d’une extrême gravité ; celui de « l'associationnisme » consistant à adorer, parallèlement à Dieu, un « autre dieu ».

Le littéralisme religieux, une impasse conduisant à des invraisemblances théologiques

Inacceptable dans la religion islamique qui professe un monothéisme exclusif. Pourtant, il est un autre venin, nettement plus insidieux, dont ne parle pas Al-Ghazali, et pour cause, la psychologie sociale n’existait pas au XIe siècle, c’est celui du conformisme religieux qui pousse une fraction non négligeable de la multitude à adhérer, inconsciemment, aux valeurs islamiques majoritaires. Comment les canonistes de l’islam classique, qui placent la pureté de la foi au-dessus de toute autre considération, pourraient-ils se satisfaire d’une telle réalité ?

Concédons, à leur décharge, qu’ils n’entendent pas grand-chose à la psychologie sociale. Mais, dans un monde aussi complexe que le nôtre, les hommes de Dieu ne peuvent plus faire fi de ces données qui doivent être intégrées à leur réflexion avec, pour objectif, l’élaboration d’une théologie plus humaine, moins littéraliste, et, partant, en phase avec les grandes avancées dans les domaines des sciences anthropologiques. Raison pour laquelle, nous semble-t-il, le premier verset coranique révélé au Prophète Muhammad est un commandement à lire :

« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé (…) l’homme (…). Lis ! Ton Seigneur (…) a enseigné par la plume (…) à l’homme ce qu’il ne savait pas. »

Ce verset, d’une importance capitale, montre pleinement que le savoir est une obligation religieuse. Dieu, en parlant à Muhammad, par l’intermédiaire de l’Archange Gabriel, aurait très bien pu demander à l’Homme de se prosterner, de prier, de jeûner, d’implorer, de faire l’aumône, etc. Rien de tout cela. Il a exigé de l’humanité qu’elle s’arme d’une « plume » et qu’elle accomplisse un jihad de l’intelligence !

Ce faisant, nous arriverons à résoudre ce paradoxe du déterminisme religieux qui se pose cruellement ici. Car comment Dieu, qui est Juste par nature, pourrait-il reprocher, le jour du Jugement, à un non-musulman d’avoir mécru en Lui si ce dernier n’a fait que s’aligner sur la vision athée de son entourage, par le biais d’un processus psychologique échappant à son contrôle ? Cela prouve, lorsque l’on prend le temps d’interroger la science, à quel point le littéralisme religieux, dans lequel on a cloîtré l’islam, est une impasse conduisant à des invraisemblances théologiques.

Le temps est donc venu pour les grandes institutions religieuses de s’emparer de ce sujet majeur. Mais n’est-ce pas exiger l’impossible dans la mesure où celles-ci, légitimant des fatwas condamnant à mort les personnes qui renoncent à l’islam, concourent à l’effondrement de cette religion ?

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Réduire l’écueil d’une foi artificielle induite par la pesanteur morale de la société

Perte de la foi… C’est ce qui est arrivé à Samira, psychologue clinicienne, qui a rejeté un islam qu’elle n’avait jamais choisi. Ne devrait-on pas réfléchir à la mise en place d’une cérémonie cultuelle, en terre d’islam, dans laquelle les uns et les autres, la majorité atteinte, embrasseraient ou pas, et sans contrainte extérieure, la foi islamique ? Une piste à creuser, ce dans l’optique de réduire l’écueil d’une foi artificielle induite par la pesanteur morale de la société, sachant, comme nous venons de le voir, qu’une personne donnée tend à modifier « sa position dans la direction de celle du groupe (dominant) après avoir été exposé à la pression de ce groupe ». (6)

Et Djamila dans tout cela ? Que devient-elle ? Quel est son avenir céleste ? Pour avoir renié sa foi et embrassé le christianisme, ira-t-elle en enfer comme le prétendent les tenants d’une lecture rigoriste de l’islam ? Si oui, cela serait fort injuste car, si cette même Djamila était née dans un pays où l’intégrisme religieux est prégnant, il est fort à parier que celle-ci aurait conservé sa foi ; ne serait-ce que par besoin de conformation avec son environnement, comme le chercheur Solomon Asch et ses collègues l’ont démontré, sans parler de la peur du regard inquisiteur de la famille ou de la société.

À la lecture de tout cela, il paraît évident que ce qui agrée Dieu n’est pas tant la nature de la foi que l’on professe, celle-ci étant fortement corrélée à notre milieu de naissance, que l’amour, la compassion et la bienveillance que nous prodiguons autour de nous ; des éléments qui eux dépendent non pas de notre milieu mais que nous portons au plus profond de nous-mêmes. Personne n’est responsable de son environnement, de son lieu de naissance.

Cesser de s’agripper à des jurisprudences désuètes

Aussi, est-il plus que nécessaire de relire les sources canoniques de l’islam à la lumière des connaissances modernes. Qui peut croire un instant que des avis religieux élaborés entre les VIIIe et XIIe siècles par des exégètes, certes honorables, sont encore pertinents dans nos sociétés modernes ? Il est temps de grandir, théologiquement parlant, et de cesser de s’agripper à ces jurisprudences vermoulues, désuètes.

Quant à Djamila, généreuse, altruiste, humaine, elle ira au paradis, qu’elle soit chrétienne, juive ou musulmane. N’est-ce pas Dieu Lui-même qui l’annonce dans le verset 62 de la sourate 2, La Vache ? :

« Certes, ceux qui ont cru, ceux qui ont adopté le judaïsme, les chrétiens, les sabéens, quiconque parmi eux a cru en Dieu, au Jugement dernier et a pratiqué le bien trouvera sa récompense auprès de son Seigneur et ne ressentira ni crainte ni chagrin. »

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Il est donc temps d’en finir avec ce naufrage théologique qu’accentue le découplage du religieux avec les sciences profanes. Nietzsche, au XIXe siècle, avait annoncé la « mort de Dieu ». J’affirme, pour ma part, que l’ombre d’Allah sur Terre, aussi grande soit-elle si l’en on juge par le nombre de ses adorateurs aujourd’hui, peut se réduire jusqu’à s’effacer dans de très larges proportions.

Que le monde islamique ne se croit donc pas à l’abri d’un tel désastre. D’ailleurs, des signes de nécrose commencent à apparaître, ici et là, dans le Ciel d’Allah. L’athéisme qui, de plus en plus en terre d’islam s’affirme, par une sorte de « coming athe », en est symptomatique.

(1) Kevin Laland, La culture, moteur de l’évolution humaine, Pour la science, N°493, novembre 2018, p. 28.
(2) Frédérique de Vignemont, Penser sous l’influence d’autrui, L’ESSENTIEL Cerveau & Psycho, n° 20, novembre 2014, p. 30.
(3) Annette Schäfer, « Vous avez dit… neuromarketing ? », Cerveau & Psycho, n° 7, septembre-novembre 2004, p. 30.
(4) Thomas C. Durand, « Quand est-ce qu’on biaise ? », La Recherche, n° 543, janvier 2019, p. 90.
(5) S. Milgram, Soumission à l’autorité, Calman-Lévy, 1974.
(6) S. Moscovici, Psychologie sociale, Presses universitaires de France, 1984, p. 27.

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Malik Bezouh est physicien de formation. Spécialiste de questions sur l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme, il est auteur de Crise de la conscience arabo-musulmane pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) et France-islam : le choc des préjugés. Notre Histoire, des croisades à nos jours (Plon, septembre 2015). Il est aussi auteur de Ils ont trahi Allah (Editions de l’observatoire, janvier 2020).

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