Le voile ou le choc des représentations – Comment le hijab a pris des qualités spirituelles qu’il n’a pas (3/3)

Le voile ou le choc des représentations – Comment le hijab a pris des qualités spirituelles qu’il n’a pas (3/3)

Par Djilali Elabed, le 11/09/2020

Rappelons que cette étude n’a d’autres ambitions que de déconstruire les perceptions (subjectives au niveau psychologique, relatives au niveau social) que les individus et la société ont sur le port du voile. Il ne s’agit pas de se positionner au niveau théologique ni au niveau du droit musulman d’ailleurs. La grande majorité des savants musulmans font du port du voile une obligation, c’est un fait. Nous n’en discuterons pas la pertinence. De même il ne s’agit pas de porter un quelconque jugement de valeur.

Il est néanmoins possible de discuter des fondements de cette prescription, des causes avancées par les théologiens et prédicateurs.

Dans le premier volet, nous avons tenté de démontrer que les représentations autour du voile s’inscrivaient dans des histoires et des psychosociologies fort différentes. Il en découle des imaginaires inconciliables dans lesquels le voile renvoie à l’idée de la prééminence des êtres sur les corps pour les uns, alors que pour d’autres il est empreint de sexisme et assimilé à une pratique rétrograde. A contre-courant d’une libération des corps et des mœurs, le voile renverrait à des reliquats d’un ordre social archaïque et patriarcal

Puis, dans un deuxième volet, nous avons tenté de déconstruire les préjugés, sur le voile et sur les femmes voilées, véhiculés par des opposants modernistes qui inconsciemment (ou pas) contribuent par le dévoilement à alimenter une forme d’aliénation où le corps de la femme devient un faire-valoir quand il n’est pas objet de consommation.

De manière à dresser un panorama assez global de la question, il convient aussi de faire une critique du discours musulman (entendu comme discours des différents acteurs du champ islamique). Nous allons donc pointer dans cette dernière partie les incohérences dans le discours des imams, des prédicateurs, voire même des théologiens. Nous invitons donc toute personne sérieuse et soucieuse des questions liées à l’islam et aux musulmans d’apporter leur éclairage sans tomber dans la véhémence, voire l’insulte. Les musulmans doivent pouvoir débattre sereinement de ces questions.

Les raisons à l'origine d'une obligation du voile

Comme annoncé, nous allons partir de l’avis très majoritairement répandu que le port du voile est une obligation religieuse formulée par Dieu dans le Coran. La raison unanimement évoquée est celle qui a trait à la pudeur. Les femmes doivent ainsi se couvrir le corps à l’exception des mains et du visage selon la tradition prophétique, le voile (au sens de foulard) étant tout simplement un vêtement qui couvre les cheveux.

« O Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d'être offensées. Dieu est Pardonneur et Miséricordieux. » (Sourate 33, verset 59)

« Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu'elles rabattent leur voile sur leurs poitrines; et qu'elles ne montrent leurs atours qu'à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu'elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu'elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l'on sache ce qu'elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Dieu, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès. » (Sourate 24, verset 31)

Les deux versets montrent clairement les raisons (causes) à l’origine du voile. Il s’agit d’une part de protéger les musulmanes des offenses provenant des non musulmans et, d’autre part, de leur demander de couvrir leurs atouts. La ‘illa (la cause à l’origine de l’obligation ou de l’interdiction) comme on dit dans les usul (fondements du droit) est bien la pudeur et la protection. La pudeur est définie par le Larousse, comme une « disposition à éprouver de la gêne devant ce qui peut blesser la décence, devant l'évocation de choses très personnelles et, en particulier, l'évocation de choses sexuelles ».

Les cheveux des femmes sont donc un atour qu’elles doivent dissimuler pour ne pas susciter d’attirance et garder ainsi une certaine décence. Selon le lexique du droit musulman, les cheveux font partie de la « nudité » (awra) qu’il convient de couvrir.

Partant de là, on doit admettre plusieurs conséquences, au risque de tenir un discours mensonger ou incohérent. Si Dieu (pas un hadith ou des interprétations de théologiens) prescrit le voilement en lien avec la pudeur, alors une femme qui ne le porte pas est moins pudique que celle qui le porte. Cela ne signifie nullement que la pudeur se limite au voile mais sa prescription dans le Coran dénote son importance. On ne peut à la fois se montrer critique envers ceux qui relativisent la prescription tout en minimisant les conséquences sur celles qui ne le portent pas. Dit autrement, si le voile est une prescription (inscrite dans le Coran) qui n’est pas secondaire, alors celles qui ne le portent pas commettent une faute (grave).

Voilement, spiritualité et subjectivation

Du point de vue sociologique, chercher à comprendre les comportements individuels peut inviter à procéder par deux démarches différentes : l’objectivation ou la subjectivation.

La subjectivation consiste à utiliser une démarche compréhensive en interrogeant les acteurs concernés. Il convient effectivement d’interroger les musulmanes sur leurs motivations et donc les raisons qui les poussent à porter le voile. Le plus souvent, les femmes voilées évoquent la dimension spirituelle. Une certaine proximité avec Dieu les amène à faire le choix du port du voile. Plus encore, le fait de porter le voile produirait en elles une plus grande proximité avec le Divin. C’est en ce sens qu’elles affirment que le voile tient pour elles d’une démarche ou d’un cheminement spirituel. Dieu les invite à porter le voile et porter le voile rapproche de Dieu.

Sans remettre en cause le rapport intime au voile, on peut aussi s’interroger sur ses soubassements psychologiques. Cet élan spirituel naîtrait-il pas seulement après que l’on ait admis que le port du voile est obligatoire et que le porter, c’est plaire à Dieu ? Ne s’agit-il pas de se laisser convaincre d’une obligation puis de s’y conformer, démarche engendrant quiétude et relevant désormais de la quête spirituelle ? N’y a-t-il pas une forme de fétichisme ?

Nous savons pertinemment que le cheminement spirituel n’est pas attaché à un vêtement en particulier et que certaines musulmanes peuvent garder une réelle spiritualité même après avoir renoncé au voile. En conséquence, n’est-il pas davantage question de psychologie que de spiritualité ? Plus on croit que le voile est obligatoire, plus on se conforme à la volonté divine et plus on développe une proximité avec Dieu. Ce n’est pas le voile qui est de l’ordre de la spiritualité mais bien la croyance que l’on peut avoir de son caractère obligatoire.

Port du voile et objectivation

Par l’objectivation, il n’est plus question de partir de la perception de l’individu, au demeurant trop relative ou subjective, mais d’analyser le port du voile comme un fait social, un phénomène extérieur à lui. Nous concernant, nous allons tout simplement interroger le statut du voile en islam et les causes de sa prescription.

Comme il a été dit plus haut, le port du voile est une pratique liée à la pudeur, donc une des dimensions de l’éthique. Le voile est une modalité particulière mais pas unique de se couvrir la tête et les cheveux, sachant que la musulmane est sensée se couvrir une bonne partie de son corps. Du point de vue islamique, la prescription ne tient pas de l’ordre de la spiritualité mais du droit civil (mou’amalat). Il ne semble pas cohérent d’invoquer la spiritualité au sujet de la question du voile. Nous ne parlons pas ici des perceptions individuelles que peut avoir un croyant quelconque (et qui motiverait ses actes) mais de la cause première (la ‘illa) à l’origine de la prescription. Nous devons ramener le voile (hijab) à sa réalité première : il s’agit d’un vêtement. Il ne s’agit ni d’un signe religieux ni d’une pratique cultuelle ou spirituelle.

Il est d’ailleurs étrange que certains lui donnent une telle valeur spirituelle mais n’accorde aucune considération de ce type à d’autres vêtements comme, par exemple, une chemise ou le pantalon pour les hommes. N’a-t-on jamais entendu un jour un homme dire « Je porte une chemise pour me rapprocher de mon Seigneur » ou « Je me laisse pousser la barbe pour devenir plus pieux ou gagner en spiritualité » ? Le parallèle peut paraître excessif pourtant porter le voile ou un tout autre vêtement relève de la même logique.

Dans les faits, c’est une certaine force spirituelle qui encourage à porter le voile (quand on est convaincu du caractère obligatoire) et non le port du voile qui participe à l’éducation spirituelle.

On nous fera observer qu’en islam toute action est spirituelle si on y met l’intention de plaire à Dieu. Certes, mais cette intention ne participe qu’à l’octroi d’une valeur (religieuse) à la pratique vestimentaire ou toute autre action, elle n’est pas de l’ordre de la spiritualité.

Les pratiques spirituelles développant une proximité avec le divin sont incontestablement identifiables comme le dhikr ou la prière. Elles contribuent par elles-mêmes à la conscience de la présence divine. Ce n’est absolument pas le cas avec le port du voile qui demeure un simple vêtement, expression d’une certaine pudeur.

Le port du voile entre liberté et contrainte

Nous entendons souvent des prédicateurs affirmer que le port du voile tient à l’intimité et qu’il appartient à la musulmane de choisir librement de le porter ou pas. Cette affirmation nous paraît discutable à plus d’un titre.

Tout d’abord, il faut rappeler que le port du voile entre dans le cadre des obligations du droit civil, al mou’amalat. Le droit civil (dans sa dimension contraignante) fait-t-il une place au libre arbitre de l’individu ? Le droit civil s’applique à tous de la même manière sans laisser de marge de manœuvres. Il n’y a pas de liberté en la matière. Le port du voile est prescrit quand la femme sort de son domicile et se retrouve dans l’espace public. Il renvoie donc bien à une relation horizontale et beaucoup moins à une relation verticale. Si le voile avait une dimension d’intimité, de proximité avec le Très-Haut, la prescription serait valable aussi bien dans l’espace public que dans l’espace privé. Il en est ainsi par exemple du jeûne qui est une pratique cultuelle et spirituelle, établissant un lien intime avec Dieu.

D’ailleurs, dans la période classique de l’islam, on n’interroge nullement le degré de foi ou de spiritualité de la personne s’agissant de la prescription du voile. Le port du voile s’impose à toute femme peu importe son degré de foi, même hypocrite soit-elle.

On peut certainement observer un glissement sémantique au sujet du voile. D’un simple vêtement signe de pudeur, il prend des qualités spirituelles qu’il n’a pas à l’origine. Cette évolution peut s’expliquer par la contrainte de l’environnement juridique et social qui, dans des sociétés d’égalité des droits et de liberté de conscience, ne peut théoriquement imposer le port d’un vêtement particulier. On peut aussi retenir comme explication la primauté de l’individu sur le collectif (processus d’individualisation) où la contrainte sociale n’a plus grand effet sur les choix de vie des individus. Dit autrement, ne pouvant imposer par le droit et la contrainte sociale, on invoque la spiritualité et la liberté individuelle.

En conclusion, il n’est pas légitime islamiquement d’avancer l’argument de la liberté individuelle pour une question qui concerne le droit civil et l’ordre social. Cette question ne diffère en rien d’autres questions comme celles de la tenue vestimentaire des hommes (couvrir sa « awra » ou partie du corps à ne pas montrer), de l’interdiction de la consommation et de commercialisation de d’alcool, de l’usure…

Enfin, il parait contradictoire ou paradoxal de déclarer qu’une pratique est obligatoire tout en affirmant qu’on est libre d’y souscrire ou pas ; personne n’oserait tenir un tel discours au sujet d’obligations comme la prière. De même, cette liberté n’a plus réellement de sens si celle-ci est contrebalancée par un discours culpabilisant faisant du port du voile une obligation à laquelle la femme doit se plier. Il s’agit d’une injonction paradoxale pour une catégorie de femmes qui portent le voile mais qui souhaiteraient l’enlever ou encore qui ne le portent pas mais se sentent coupables de ne pas s’y conformer.

Un voile comme marqueur identitaire

Comme nous l’avons indiqué plus haut, le voile a un sens précis en islam, correspondant à l’expression d’une éthique vestimentaire en lien avec la valeur de pudeur. Il n’a pas réellement de connotation spirituelle.

Aujourd’hui, le port du voile porte une multitude de sens qui s’éloigne parfois de la visée première de cette pratique. On porte le voile sur les podiums des défilés de mode, sur les chaines de Youtubeuses qui délivrent des secrets de beauté, sur les scènes de spectacle, dans les défilés de protestation avec le poing levé… Ce voile prend aussi des formes fort différentes qui ne ressemblent plus vraiment au voile des années 1980 ou 1990.

Par opposition au voile « austère » respectant parfaitement les exigences imposées par le droit musulman, le voile devient un vêtement (parfois de mode) qui se voudrait le moins encombrant possible. Ce couvre-chef, dans certains cas, ne couvre plus le cou ni les oreilles pour se limiter à la chevelure. Le voile classique est remplacé par un béret, un turban, un châle, un bonnet… Chez certaines musulmanes, il semblerait donc qu’il y ait une forme d’adaptation, de souplesse par laquelle elles tentent de concilier le respect d’une prescription (que l’on n’ose remettre en cause) et les inconvénients du voile tel qu’il devrait être porté. On pourrait se poser la question du sens de ce voile « light » et qu’elle serait sa portée au niveau éthique et spirituel.

On rencontre ainsi de plus en plus d’universitaires, de responsables associatives, de chefs d’entreprises qui arborent un simple turban, ne semblant pas vouloir couper avec cette pratique, tout en ne croyant plus vraiment à l’obligation de s’y conformer de manière stricte. Cette évolution peut être différemment appréciée, cela peut s’expliquer par la contrainte professionnelle ou bien encore une nouvelle interprétation du sens du voile ainsi qu’une nouvelle praxis.

On voit aussi des militantes qui arborent une forme de voile qui les étiquette et les place dans une « historicité » particulière. On retrouve cela chez les militantes « postcoloniales » ou « décoloniales ». Dans ce cas-là, le voile devient un objet politique (et non religieux) et un marqueur identitaire. Ce couvre-chef n’a plus du tout le même sens que le voile évoqué dans les versets coraniques.

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Des crispations qu’il faut déconstruire

Cette dernière partie vient clore une analyse qui montre que la question du voile tient avant tout à des perceptions, spécialement portée sur la femme (et le corps de celle-ci) dans une culture donnée. Ces représentations engendrent des crispations qu’il faut déconstruire afin d’en atténuer les conséquences fâcheuses.

Ces perceptions ou interprétations ont évolué dans le temps. C’est ainsi que, du point de vue théologique, le sens du port du voile a glissé de la pudeur vers la spiritualité. Cette évolution herméneutique soulève des interrogations qu’il faut clarifier. Cela est essentiel pour que toute pratique soit admise en connaissance de cause.

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Djilali Elabed est enseignant en sciences économiques et sociales.

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