De l’éthique de la responsabilité contre l'esprit victimaire

De l’éthique de la responsabilité contre l'esprit victimaire

Par Mohammed Colin, le 26/10/2020

Editorial

Une dizaine de jours après l’horrible attentat qui mit fin aux jours de l’enseignant Samuel Paty, l’émotion peine à redescendre. Et c’est compréhensible tant le symbole est lourd de sens. Celui de la République car l’école sanctuaire a toujours été au cœur du projet républicain. L’enseignant et l’école à travers lui sont aussi des symboles, des repères, de notre vie quotidienne. Nous avons tous des petites sœurs, petits frères ou nos propres enfants que nous déposons dans des établissements proches de nos domiciles. La décapitation de l’enseignant a fait surgir l’horreur dans nos propres vies.

Contre l'extrémisme religieux qui dévoient l'islam à des fins criminelles, il nous faut être intraitable, notamment du côté des citoyens de confession musulmane qui ne doivent laisser la moindre place au « oui, mais ». Les musulmans sont autant les premières victimes du fléau terroriste qu'ils sont des acteurs clés de ce combat. C'est en conséquence un partenariat plus solide que jamais que les pouvoirs publics doivent nouer avec la composante française musulmane, sans céder aux sirènes électoralistes.

La détermination qu’affiche le gouvernement pour lutter contre l’islam radical emporte dans son sillage le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Nombreux sont les musulmans à y voir une injustice tant le CCIF a su donner le sentiment à une frange des musulmans de prendre en charge leurs affaires de discriminations réelles. La dissolution de cette organisation qu’entame le gouvernement va dangereusement conforter le sentiment de victimisation, véritable carburant de l’islam identitaire.

S’opposer aux postures victimaires

Cet esprit de victimisation entre en totale résonance avec des interprétations religieuses choisies et décontextualisées qui ont pour image les musulmans victimes de la répression menées par les « mécréants » lors de la période mecquoise de la vie du Prophète Muhammad. Cette séquence plus que d’autres fut privilégiée dans la propagande islamique francophone par le biais de livres, de cassettes audio dans les années 1990 ou de conférences dans les années 2000.

Dernièrement, ce sont les répressions subies par les Rohingyas en Birmanie et les Ouïghours en Chine qui sont instrumentalisées par des islamo-identitaires pour forger un peu plus une identité victimaire parmi des Français musulmans.

De tels parallèles avec la situation que vivent les musulmans en France sont évidemment totalement faux. C’est même une insulte pour ces peuples véritablement opprimés. Mais ces parallèles construisent une grille de lecture pour beaucoup face aux discriminations à l’emploi, au logement, voire tout bonnement aux frustrations de la vie sociale. Il est d’autant plus dangereux que c’est le ressort principal des jihadistes jusqu’aux identitaires séparatistes pour enrôler le plus de troupes possible. Et sur la base de discriminations réelles que subissent des musulmans de France, plus les très fragiles d’entre eux auront le sentiment de subir une répression, plus l’efficacité de la propagande des jihadistes et des identitaires antirépublicains augmentera.

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Engager une bataille culturelle

C’est pourquoi l’influence des éradicateurs venus du Maghreb, et en particulier de l’Algérie, qui pouvaient sans doute être compréhensible dans un pays qui fut à la fin des années 1980 et début 1990 en proie à un islamisme qui a miné la société est en revanche totalement contre-productive en France. Elle risque même de mettre de l’huile sur le feu en favorisant l’hégémonie culturelle des islamistes. Nous serions alors dans un système de polarisation qui alimenterait et renforcerait chacun des deux pôles. Sans parler des identitaires de l’ultra-droite qui y trouveraient largement leurs comptes.

C’est avant tout une bataille culturelle au sens gramscien du terme qu’il faut livrer. Nous devons quitter et abandonner définitivement les postures de victimisation pour adopter une éthique de la responsabilité, quand bien même nous devrions affronter un discours hostile et inquisiteur de certains politiques et médias.

De l’aggiornamento de l’islam au mouvement d’éducation populaire

Notre bataille culturelle doit bien sûr appeler à un aggiornamento de l’islam, c’est-à-dire à une nécessaire adaptation des sources scripturaires au monde moderne auquel les cadres religieux doivent y prendre part. Cet ijtihad, l’effort de réflexion, a déjà commencé mais, s’inscrivant sur un temps long et sur un registre savant, leurs effets sur les changements de mentalité sont difficilement perceptibles, surtout sur les masses, notamment sur la jeunesse en quête de réponses existentielles.

Ainsi, pour éviter l’éternel schéma de l’intellectuel musulman incompris, totalement coupé de sa base, il est indispensable d’encourager un mouvement d’éducation populaire qui puisse faire le lien entre les idées développées par ces intellectuels musulmans et la jeunesse. Les mouvements d’éducation populaires jouent ce rôle de courroie de transmission en démocratisant les idées novatrices au travers de la culture pratique et ludique. Les Jeunesses ouvrières chrétiennes, le Fond social juif, les mouvements du scoutisme français sont autant d’organisations inspirantes. La Fondation de l’islam de France, à qui le chef de l’État a promis un soutien financier à hauteur de 10 millions d’euros, peut être un outil précieux pour tous ces enjeux.

Défendre la liberté d’expression

Notre bataille culturelle doit aussi nous conduire à défendre la liberté d’expression, qui implique le droit à la caricature et au blasphème. Nous acceptons ce droit à penser que l’islam puisse être « la religion la plus con ». Pour les croyants, cela n’enlève rien à Dieu. Et cela n’ajoute rien à Dieu si certains pensent que l’islam est grandiose.

C’est cette même liberté d’expression qui nous donne aussi le droit d’exprimer notre désamour envers ses dessins tant qu’il ne conduit pas à réduire la liberté des auteurs sous toutes ses formes que ce soit, dans la limite définie par la Loi, et a fortiori à des actes criminels.

L’appel au boycott des produits français lancé dans plusieurs pays du Moyen-Orient traduit hélas l’incompréhension du cadre français de la liberté d’expression et, plus encore, de la laïcité française dans les mondes musulmans. S’il nous semble totalement injustifié, nous ne pouvons nous contenter de condamner sans aller aux devants en expliquant avec pédagogie que nous sommes dans un pays où la laïcité garantit la libre pratique religieuse et protège ceux qui ont abandonné la religion.

Elle garantit la liberté de conscience à tous les citoyens et la liberté d'expression de leurs convictions mais aussi de critiques de celles des autres. Le délit de blasphème n'existant pas, nul ne doit être inquiété pour ses opinions, « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi » (DUDH). Ce n’est pas le cas pour de nombreux pays musulmans.

Aussi, à ceux qui disent que la France n’aime pas ses musulmans, nous leur rappelons que le nombre de mosquées, de services communautaires (restauration, halal, agences de pèlerinage…), d’écoles musulmanes, de carrés musulmans, n’a cessé d’augmenter ces 20 dernières années.

Une bataille des opinions est lancée

La lutte contre le séparatisme engagée par le président de la République et le gouvernement fait face à une bataille des opinions. Celle d’une opinion publique – dont fait partie les musulmans – qu’il nécessite de rassurer quant à la lutte contre l’islam radical pour éviter toute situation de guerre civile à bas bruit ; et celle de l’opinion de musulmans travaillés à la fois par les islamo-identitaires et des puissances étrangères aux intérêts antagonistes avec notre pays.

Ce sont donc des actions à très court terme comme les contrôles, les perquisitions ou les dissolutions d’associations, actions qui doivent absolument être engagées dans le respect de l’État de droit car, dans le cas contraire, elles renforceraient dangereusement les séparatistes islamistes. Ce sont aussi des chantiers à moyen et long terme lancés comme la formation des imams ou encore le financement du culte musulman par l’incitation faite aux associations cultuelles de basculer sous le régime de la loi de 1905.

Dans le discours d’Emmanuel Macron, tenu aux Mureaux il y avait bien du « Je vous ai compris » du général De Gaulle, à la différence près qu’il n’y aura que des gagnants, peut-on espérer. Car ce n’est pas deux communautés aux intérêts différents mais des séries d’actions sur deux temporalités différentes. Il y a donc bien une volonté présidentielle bienveillante. D’ailleurs, le président s’est déclaré, en marge de son discours, contre une nouvelle mesure d’interdiction du voile dans l’espace public en évoquant la difficulté de faire la distinction entre une femme qui porterait un voile en libre conscience et une autre qui le porterait avec des objectifs politiques. Sans nul doute, le discours des Mureaux fut à la hauteur de la complexité des enjeux.

Cependant, des fidèles de l’islam chauffés à blanc par des identitaires sur les réseaux sociaux ne retiennent pour la plupart d’entre eux que l’action répressive à court terme du gouvernement. La stratégie des militants tenant d’un islam aigri et identitaire est de se coller le plus possible aux musulmans ordinaires afin de les utiliser comme bouclier face aux politiques sécuritaires. Il faudra donc davantage de discernement et de pédagogie pour que ces musulmans travaillés au corps par la propagande identitaire ne s’enfoncent pas davantage dans la posture victimaire. C’est d’ailleurs la responsabilité de tous les cadres religieux comme associatifs engagés dans l’action culturelle et sociale de mener ce travail de compréhension.

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Faire place à des accommodements raisonnables à l’échelle individuelle

Evitons à tout prix le sérieux écueil de mener des actions ou de tenir des propos qui, sans le dire, s’inspirent des pays où les communautés sont officiellement reconnues et avec lesquelles ils existent des accommodements raisonnables. Dans notre pays et son histoire particulière avec les religions, l’éthique de la responsabilité devrait tout au contraire nous conduire à adopter des accommodements raisonnables à l’échelle individuelle et non communautaire pour faciliter le vivre ensemble et surtout le faire ensemble. Nous pouvons paraphraser et reprendre à notre compte cette déclaration de Clermont-Tonnerre faite lors de la Révolution française et adressée aux juifs : « Il faut tout refuser aux musulmans en tant que communauté et tout accorder aux musulmans en tant qu’individus. »

La bataille culturelle est fort heureusement déjà engagée. De nombreux acteurs, intervenants et associations que suit depuis de nombreuses années SaphirNews.com sont non seulement dans l’esprit de responsabilité, mais aussi dans un enthousiasme et une énergie positive pour construire cet islam de France. Ne pas les amalgamer avec les islamistes leurs serait d’une grande aide. Ce serait également un levier puissant dans la lutte contre l’islam radical.

Enfin, comme l’a exprimé le président de la République Emmanuel Macron aux Mureaux, « nous avons-nous-mêmes construit notre propre séparatisme ». C’est pourquoi la lutte contre le séparatisme islamiste n’en sera plus forte que si l’État tient ses promesses républicaines au travers d’un véritable plan Marshall en matière de politique de la ville sur les volets du logement, de l’éducation, de l’emploi et des luttes contre les discriminations. Parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, la République doit insuffler l’espérance dans chaque quartier de France pour bâtir une confiance solide de nature à renforcer cette cohésion nationale que nous appelons de nos vœux.

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