Pour sortir l'islam d'une logique individualiste, s'inspirer de l'idéaltype du musulman humaniste

Pour sortir l'islam d'une logique individualiste, s'inspirer de l'idéaltype du musulman humaniste

Par Baudouin Heuninckx, le 18/12/2020

Cet article définit et analyse trois idéaltypes du musulman moderne : le légaliste, le spiritualiste et l’escapiste. Il en ressort que ces trois idéaltypes vivent leur religion pour eux-mêmes dans le but d’atteindre un objectif qui n’est pas de ce monde, ce qui les conduit à adopter une attitude généralement individualiste et détachée de la société. Une alternative pourrait être un idéaltype du musulman humaniste, qui chercherait à améliorer, grâce à sa religion, la société et le bonheur de ceux qui y vivent, rejoignant ainsi les objectifs sociétaux de l’islam originel.

Ce que le concept d'idéaltype recouvre

Le concept d’idéaltype, mis en avant par Max Weber, est un modèle simplifié et abstrait d'un phénomène social. C’est un concept théorique, voire même parfois presque une caricature, qui ne se rencontrera sans doute jamais tel quel dans la société, mais qui est utile pour conceptualiser les tendances du phénomène que l’on souhaite étudier. Malgré son nom, le concept d’idéaltype ne constitue pas un objectif à atteindre et ne dénote pas en soi un jugement de valeur : il s’agit simplement une conceptualisation. Dans cet article, nous allons brièvement analyser trois idéaltypes du musulman de manière à identifier leurs points communs et à en tirer des conclusions sur la relation de l’islam moderne avec ce monde physique et avec la société humaine.

Il est important de noter que les idéaltypes que nous allons analyser sont des idéaltypes modernes. Ils ont évolué au fil des siècles et correspondent à des modèles actuels du musulman, en particulier du musulman occidental. Ils ne constituent probablement pas des idéaltypes permettant d’analyser la société musulmane de l’époque du prophète Muhammad, qui était très différente de celle dans laquelle nous vivons. Ces idéaltypes se sont donc créés avec le temps au moyen d’interprétations et de mises en pratique des principes de l’islam, et correspondent chacun à une certaine manière de vivre sa religion aujourd’hui. Comme tout idéaltype, il s’agit de modèles théoriques simples, voire simplistes, mais utiles pour analyser les courants de pensée et la vie religieuse des musulmans modernes.

Trois idéaltypes, un point commun

Un premier idéaltype du musulman est le musulman légaliste. Le légaliste fait tout ce que le Coran, la Sunna, les savants musulmans et les imams lui disent de faire, s’abstient de faire ce qu’ils lui interdisent, et compte ses bonnes actions (ses hassanates) dans le but ultime de rejoindre le Paradis au Jour du jugement. Tant qu’une action n’est pas légalement illicite ou déconseillée, le légaliste ne voit aucune raison de s’abstenir, même si cela venait à causer du tort à autrui. Tant qu’une action n’est pas obligatoire ou recommandée, le légaliste ne voit pas de raison d’agir, même si son inaction pouvait être source de préjudice. Pour le légaliste, l’islam est une religion-comptable, qu’il applique dans le seul but de sa salvation personnelle. C’est une religion de contrainte, mais cela ne le dérange pas puisque la récompense est le paradis. Peu importe au légaliste le bien-être des autres, le développement de la société ou le salut du monde. Il ne donne pas aux pauvres pour les aider, mais parce que c’est un acte obligatoire. Il amasse l’argent car ce n’est ni illicite, ni déconseillé. Il ne cherche pas le progrès, l’évolution ou l’amélioration, même personnelle, car ce n’est ni obligatoire, ni recommandé. Pour le légaliste, le monde est un terrain d’exercice dans lequel il peut récolter des hassanates.

Un deuxième idéaltype du musulman est le musulman spiritualiste. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le spiritualiste partage certains traits avec le légaliste. Lui aussi fait ce qu’il lui est prescrit et s’abstient de faire ce qui lui est interdit, suivant souvent en cela l’enseignement d’un maître spirituel (son cheikh). Cependant, son objectif n’est pas de récolter des hassanates, mais de se rapprocher spirituellement de Dieu, voire de ne faire qu’un avec Lui. Vu de l’extérieur, le spiritualiste sera très différent du légaliste : il fera de nombreuses prières surérogatoires, et s’abandonnera dans la remémoration de Dieu (le dhikr) et dans la méditation. Mais à nouveau, même lorsqu’il effectue des pratiques de groupe, son objectif est purement individuel. Ces pratiques ne visent qu’à rapprocher de Dieu le spiritualiste lui-même, non pas au détriment des autres, mais dans l’oubli des autres. Pour le spiritualiste, l’islam est une religion d’abandon centrée sur l’extinction de son propre moi. Lui non plus ne se soucie pas des autres ni de la société où il vit. Il les considère souvent avec une certaine hauteur teintée de pitié. Il ne fera pas le mal car cela l’éloignerait spirituellement de Dieu mais, pour lui, ce monde n’est qu’une distraction, un élément inutile, voire irréel, un poids dont il faut se détacher.

Un troisième idéaltype du musulman est le musulman escapiste. Il recherche l’évasion. L’escapiste a également des similitudes avec le légaliste, et aussi avec le spiritualiste, mais sa caractéristique principale est qu’il cherche à s’évader le plus vite possible du monde dans lequel il vit pour atteindre le Paradis. Pour ce faire, il lui faut réaliser un acte sublime qui lui garantira directement cet accès. L’escapiste choisit hélas souvent la guerre sainte (le jihad, dans son interprétation simpliste) pour ce faire, cherchant à devenir un martyr.

Voir aussi la vidéo de La Casa del Hikma - Le jihad, une « guerre sainte » ?

Comme pour les deux autres idéaltypes, le but de l’escapiste est purement personnel : même s’il se sacrifie dans un combat avec ceux qu’il voit comme les ennemis de l’islam ou de la communauté musulmane, son objectif réel est le paradis pour lui-même. Pour l’escapiste, l’islam est une religion de mort, non pas nécessairement la mort des autres, mais surtout la sienne. Cependant, il dissimule souvent cet objectif, consciemment ou inconsciemment, derrière une façade de guerre sainte et d’abnégation. Il hait et méprise le monde dans lequel il vit ainsi que les autres personnes qu’il voit, soit comme des adversaires, soit comme des faibles incapables d’atteindre son niveau de sacrifice. Ce monde est, pour lui, un endroit corrompu dont il faut s’enfuir par tous les moyens. Heureusement, l’escapiste est relativement rare.

Bien entendu, il n’existe probablement pas d’exemple parfait de ces idéaltypes dans la vie réelle. Comme expliqué précédemment, ces idéaltypes sont proches de la caricature. Ils ont peut-être même fait sourire le lecteur. Chaque musulman en contient des éléments à des degrés divers. Cependant, nous avons probablement tous, en lisant les descriptions ci-dessus, reconnu un de nos frères ou une de nos sœurs, du moins dans les deux premiers idéaltypes. Pour ce qui est du troisième, il est hélas régulièrement visible dans l’actualité. Mais il est possible de tirer de ces idéaltypes des points communs en ce qui concerne l’attitude des musulmans modernes vis-à-vis de la société et du monde.

D’abord, ces trois idéaltypes vivent leur religion principalement, si pas uniquement, pour eux-mêmes. S’ils font du bien dans la société, il ne s’agit que d’un moyen pour accomplir leur quête, une conséquence secondaire. S’ils utilisent la violence, c’est parce qu’ils croient y être obligés pour qu’ils puissent atteindre leur but personnel. Ensuite, l’objectif de chacun de ces idéaltypes, respectivement le Paradis ou le rapprochement avec Dieu, n’est pas de ce monde. Par conséquent, la manière dont ces idéaltypes du musulman vivent leur religion ne les incitent pas à s’intégrer dans la société, à s’y épanouir, à rendre ce monde meilleur. On pourrait même aller jusqu’à dire que, pour eux, la communauté musulmane elle-même n’existe pas, si ce n’est comme un large groupe de personnes vivant tous une même religion, mais de manière individuelle et essentiellement personnelle.

Faire du musulman un leader de l’évolution et de l’amélioration de notre société

Ces conclusions ont un impact direct sur la manière de vivre en société de ces idéaltypes du musulman. La convergence involontaire de ces idéaltypes a donné naissance à des musulmans individualistes qui ignorent volontairement le monde et la société dans laquelle ils vivent. Sans se poser de questions, ils font pour eux-mêmes ce qu’il leur est prescrit et s’abstiennent de faire ce qui leur est interdit. Ils suivent ce qu’ils considèrent comme le plan qui a été établi pour eux et refusent tout débat à ce sujet, qu’ils voient comme inutile, alors qu’au début de l’islam, les sociétés tribales pratiquaient le dialogue et cherchaient le consensus. Leur vie religieuse étant centrée sur eux-mêmes, ils ne peuvent accepter que les autres puissent la remettre en question et, en corollaire, acceptent difficilement que d’autres puissent avoir une vie religieuse différente, qui pourrait donner à penser que la leur n’est pas la bonne. Non seulement sont-ils détachés de la société, mais cette méfiance les conduit naturellement au repli sur soi.

Une évolution de ces idéaltypes serait donc nécessaire pour que le musulman puisse s’impliquer dans la société. Plutôt que de voir l’islam comme une religion individualiste où chacun ne cherche qu’à atteindre son propre salut, il serait bon de remettre en avant les nombreux aspects sociaux de l’islam et les principes fondamentaux qui ont conduit le Prophète Muhammad à créer une nouvelle forme de société. Replacés dans leur contexte historique pour en tirer les fondements sociétaux de l’islam et les appliquer à notre société moderne, ces principes pourraient faire du musulman un leader de l’évolution et de l’amélioration de notre société, un nouvel idéaltype que l’on pourrait appeler le musulman humaniste.

Au contraire d’un humaniste séculariste, celui-ci chercherait à améliorer la société et le bonheur de ceux qui y vivent grâce à sa foi et à l’enseignement de l’islam. Le musulman doit réapprendre à rêver d’un monde meilleur ici et maintenant. Au lieu d’être un éventuel effet indirect de sa recherche individuelle de salut, rendre ce monde meilleur serait l’objectif premier du musulman humaniste, et son salut en deviendrait la conséquence directe.

Le musulman humaniste, utilisant la raison autant que la foi, cherchant non seulement son propre salut, mais aussi celui des autres, pourrait devenir un moteur de la société moderne, la détournant du matérialisme et de l’individualisme pour la rapprocher des valeurs fondamentales de l’islam que sont la foi, la simplicité, le respect et la solidarité envers tous les humains, musulmans ou non. Bien sûr, étant un idéaltype, le musulman humaniste n’existe pas non plus tel quel, mais il serait bon que les musulmans s’en inspirent.

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Baudouin Heuninckx, docteur en droit, docteur en sciences sociales, est consultant indépendant et chercheur auprès de plusieurs institutions académiques, membre de l'Association pour la renaissance de l'islam mutazilite (ARIM) et du conseil d'administration de La Mosquée Fatima.