In memoriam Henry Bonnier, à la croisée des chemins entre christianisme et islam,

In memoriam Henry Bonnier, à la croisée des chemins entre christianisme et islam,

Par Clara Murner, le 01/05/2021

Quand un ami nous quitte, par un phénomène inverse, c’est un flot de Vie qui nous submerge, des vagues de souvenirs qui remontent à la mémoire et nous offrent le cadeau de retrouver la présence éternellement vivante de moments de vie partagée, d’une inestimable valeur. Henry Bonnier est décédé le 14 avril à l'âge de 89 ans. Homme de lettres et éditeur, il est surtout un homme dont la quête de « l’inné spirituel » est inscrite dans les pages d’une œuvre multiforme, de romans, d’essais, de témoignages et de critiques littéraires, qui fut couronnée en 1982 par le Prix de la critique l’Académie Française pour l'ensemble de son œuvre. Quête qu’il résume dans ses Nuits de Lumière (Erick Bonnier, 2018) par une citation de Pascal : « J’ai recherché si ce Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi. »

C’était il y a 40 ans, à Rabat, chez Catherine Delorme, son maître spirituel, qu’il fit soudain irruption dans le petit cercle des intimes, un immense bouquet de fleurs à la main en guise d’hommage à celle dont il dit dans son livre-témoignage (Nuits de Lumière) : « Mamita semblait résumer son enseignement à ceci : me ramener à mon centre, ainsi que le recommandaient les grands sages de l’islam. »

Une âme marocaine qui s’exprimait dans des profonds silences

C’est dans la lumière éblouissante d’une belle journée de l’été marocain qu’une voiture ministérielle nous emmène vers les Sages de l’Islam, vers ce haut lieu de la sainteté que je découvre dans les feux du soleil couchant, du haut des collines qui entourent la cité impériale de Fès.

Le voyage s’était déroulé comme dans un rêve, la limousine glissait sur les routes poudreuses révélant des paysages montagneux arides aux allures bibliques. Assis à mes côtés, à quoi pensait-il ? De temps en temps une conversation qui ressemblait à un colloque intérieur rompait un silence recueilli. Incontestablement, l’Occidental avait brisé son enveloppe et savourait cette parenthèse bienvenue dans une vie plus qu’active. Son âme marocaine s’exprimait dans des profonds silences d’où émergeaient quelques bribes de pensées fugaces.

Les remparts de la ville impériale de Meknès m’apparurent comme un enchantement, tout comme la halte à la terrasse d’un café où son costume clair et ma robe estivale tranchaient sur la masse sombre des hommes attablés autour de nous. J’allais pénétrer avec lui dans le grand mystère de la terre marocaine, envoûtée par ce voyage inattendu hors de l’espace et du temps. On nous apporta du lait d’amande délectable comme une boisson de Paradis.

Les Sages de l’Islam étaient au rendez-vous, de médersas en médersas dans l’ancienne médina de Fès qui révélait ses beautés par le truchement de cet homme qui avait la Passion marocaine au cœur, pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages (Editions du Rocher, 2015). Passion qu’il faisait remonter à son enfance provençale lorsque la destinée lui offrit comme un cadeau royal un petit compagnon de jeu qui n’était autre que le futur roi Hassan II !

Un homme attentif au moindre signe du grand livre de la Vie

De ce pays dont le seul nom de Maroc éveillait en lui quelque chose de très lointain, de très profond, il se sentait proche de ses habitants par une mystérieuse fraternité de cœur des peuples méditerranéens, car selon la parole de Socrate, rapporte-t-il , « comme des grenouilles autour d’un marais, nous sommes assis au bord de la mer ». Et d’ajouter : « Quand je me promène dans la campagne de Fès, parmi les oliviers, ne suis-je pas en Provence, mieux encore dans le Luberon ? Et ces paysans secs, noueux, que je rencontre alors, je m’attends toujours à ce qu’ils s’adressent à moi en provençal. »

Un dernier souvenir, en guise d’apothéose de ce voyage à Fès : l’inoubliable visite au chérif al-Chafchounî, figure majeure de la simplicité et de l’humilité des Amis de Dieu. Nous entrâmes par une porte étroite dans un petit jardin en forme de terrasse, au pied de laquelle s’étendait la cité sainte. Le chérif sortit d’une pièce minuscule, remplie de livres anciens, et nous fit bénéficier pour un moment de son aura mystique. Il y avait de longs silences entre nous et de temps un temps quelques vers improvisés, c’est ainsi que le saint s’exprimait, que notre guide, Fawzi Skali, avait à cœur de nous traduire. De temps en temps, des fleurs de jasmin se posaient çà et là. J’en ai gardé une dans les pages du Coran.

A la croisée des chemins entre christianisme et islam, et Provence et Maroc, tel est et restera dans ma mémoire intime Henry Bonnier, homme aux multiples facettes, attentif au moindre signe du grand livre de la Vie, profondément touché par le regard limpide d’un enfant, comme par la beauté parfaite d’une œuvre d’art. Puisse la baraka des Sages l’accompagner dans « le camp du Roi divin rempli de l’armée de la Lumière de Dieu » (Rûmî, Mathnawî, III, 3432).

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