L’islam unique, pourquoi un tel mythe est périlleux

L’islam unique, pourquoi un tel mythe est périlleux

Par Baudouin Heuninckx, le 28/05/2021

Le Coran mentionne plusieurs fois que les croyants forment une seule communauté (21:92, 23:52), la meilleure de toutes (3:110), une communauté de justes (2:143, 7:181) qui a la foi, appelle au bien, ordonne le convenable et interdit le blâmable (3:104, 3:110), et qui guide les autres selon la vérité (2:143, 7:181). C’est sans doute pourquoi on entend souvent dire qu’il n’y a qu’un seul islam.

Lorsqu’on discute un aspect théologique ou une pratique religieuse et que l’on demande leur point de vue, par exemple, à des musulmans qui se présentent comme progressistes ou à des soufis, il se trouvera toujours quelqu’un pour dire qu’ils ne peuvent pas avoir un avis spécifique ou différent vu qu’il n’y a qu’un seul islam.

Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui, prétendant parler au nom de l’entièreté de la communauté musulmane, annoncent péremptoirement « ce que dit l’islam » ou refusent de considérer certains points de vues, car ils ne reflètent pas « ce que dit l’islam ». Ajouter un qualificatif au mot « islam », comme « islam progressiste » ou « islam libéral » est, pour certains, inacceptable. D’autres vont même plus loin et affirment que ceux qui ne suivent pas « ce que dit l’islam » ne sont pas de véritables musulmans, voire tentent de corrompre « le vrai islam ».

Pourtant, cette idéologie de « l’islam unique » est un mythe. On ne peut affirmer qu’il n’y a qu’un seul islam que si l’on adopte une définition englobante de la communauté musulmane de manière à ce qu’elle inclue toute personne croyant en l’unicité absolue de Dieu et au message du Prophète Muhammad. Cette approche est bien sûr tout à fait valide mais, dans ces limites très larges, elle couvre forcément des vues et des pratiques diverses. Elle n’est donc pas acceptable pour les tenants de l’islam unique.

L’islam a toujours été multiple

L’islam et sa pratique sont multiples et l’ont toujours été. L’islam a, depuis sa naissance, été traversé par une multitude de courants présentant des visions parfois fondamentalement différentes sur certains, voire sur de nombreux, points de théologie ou d’application pratique des règles voulues par Dieu. A part bien sûr le sunnisme et le chiisme, l’exemple le plus criant est qu’il existe, à ce jour, quatre écoles juridiques majeures (madhhabs) au sein de l’islam sunnite, chacune avec des interprétations différentes du droit musulman. De même, les écoles théologiques musulmanes ont été et sont toujours nombreuses, certaines d’entre elles, comme le maturidisme, le murjisme ou le mutazilisme, ayant précédé l’acharisme, la théologie dominante du sunnisme actuel.

Ces courants de pensée sont-ils tous des égarés ? Non : le Coran nous rappelle que Dieu ne s’est pas opposé à ce que la communauté des croyants se divise et manifeste des divergences (2:213, 5:48, 10:19, 11:118, 16:93, 42:8). Parmi chacune de ces communautés, il existe des gens de bien et d’autres qui le sont moins, et chaque humain est mis à l’épreuve pour qu’il ou elle puisse trouver son chemin vers Dieu (5:48, 6:159, 7:168).

En fin de compte, tous pourront retourner à Dieu, et quiconque, quelle que soit sa communauté, fait de bonnes œuvres tout en étant croyant sera récompensé et éclairé par Dieu (5:48, 21:93-94, 45:28-30). Par compte, les communautés qui s’accrochent avec vanité à leurs propres certitudes, qui cherchent la dispute et la rivalité, celles qui sont injustes, seront punies (2:213, 23:53, 30:32).

De plus, comme l’a très bien expliqué Omero Marongiu-Perria dans sa contribution à La Casa del Hikma, une communauté musulmane ne pourra prétendre à être véritablement « la meilleure » que dans la mesure où ses membres feront les efforts nécessaires pour mettre en pratique les valeurs de la religion.

Voir la vidéo de La Casa del Hikma : La oumma, la meilleure des communautés car musulmane ?

De même, le Coran nous rappelle clairement que le salut est individuel et non collectif : quiconque, homme ou femme, quelle que soit sa communauté, a la foi, c’est-à-dire qu’il croit en l’unicité absolue de Dieu sans lui donner d’associés, et fait de bonnes œuvres entrera au Paradis et ne subira aucune injustice (2:62, 4:122-124, 4:173-175, 5:48, 5:69, 22:17, 23:99-103, 35:18). Certains de ces versets s’appliquent à tous les croyants, mais même ceux qui réfèrent spécifiquement aux juifs et aux chrétiens doivent nécessairement être interprétés, par analogie, comme une guidance applicable également aux musulmans. Le salut n’exige donc pas qu’une personne soit membre d’une communauté précise de croyants.

Voir aussi la vidéo de La Casa del Hikma : L'islam, l'unique voie vers le salut ?

Il n’y a donc pas, et il n’y a jamais eu, qu’un seul islam monolithique et immuable. Toutes les tentatives visant à imposer une idéologie unique ont en fin de compté échoué, et il en a été de même au sein de l’islam. Par exemple l’épisode de la mihna, durant laquelle le calife al-Ma’mun tenta d’imposer à tous une certaine interprétation théologique de la nature du Coran (principalement pour des raisons politiques, d’ailleurs), qui n’a même pas duré 20 ans.

L’islam unique, version musulmane de la pensée unique

Malgré la teneur du message du Coran, beaucoup de musulmans semblent cependant craindre une division de la communauté musulmane. Avancer le mythe d’un seul islam revient à créer un « islam unique », la forme musulmane de la pensée unique. Les tenants de cet islam unique ne semblent pas réaliser que leur islam unique est simplement leur propre version de l’islam, ou celle du courant qu’ils suivent. Pour eux, cette approche est rassurante : la réflexion et le débat sont inutiles, la remise en question impossible, et la contradiction inacceptable.

Ceux qui prônent l’existence de l’islam unique invitent souvent leurs contradicteurs, présentés comme des ignorants, à étudier les textes des savants musulmans. Mais la lecture de ces savants, aux opinions souvent différentes, ne permet pas d’identifier un islam unique, à moins de limiter l’étude à certains d’entre eux, choisis avec soin pour leurs opinions similaires. Même le consensus (ijma) ne fait pas l’unanimité : les écoles juridiques et les savants traditionnels ont des points de vue différents sur les personnes dont le consensus doit être cherché. Pour certains, c’est le consensus de la communauté musulmane dans son ensemble qui est source de droit, tandis que pour d’autres seul le consensus des compagnons du Prophète, ou des savants de Médine, a force de loi. Parmi les savants, il n’y a donc même pas de consensus sur la source du consensus.

Les tenants de l’islam unique oublient que la certitude est l’apanage de l’ignorance. Plus on approfondit un sujet, plus les questions sont nombreuses. Ce qu’ils appellent l’étude n’est en rien l’utilisation de la raison critique, mais simplement l’absorption passive de l’opinion de certains savants. Or, dans le Coran, Dieu exhorte de nombreuses fois les humains à utiliser leur raison pour tirer des jugements autonomes, à peser le pour et le contre pour agir avec intelligence, et à réfléchir indépendamment (par exemple 2:44, 2:164, 2:197, 3:7, 3:190, 5:100, 6:50, 10:16, 11:114, 12:2, 12:111, 13:3-4, 14:52, 16:11-12, 16:67, 17:41, 20:54, 23:80, 30:21, 30:28, 34:46, 35:37, 37:155, 38:29, 39:18, 40:67, 43:3, 45:13, 54:17, 57:17, 59:21, 65:10, 67:10, 89:5).

Il n’est bien sûr pas question de faire table rase des opinions et des avis des sages et des théologiens anciens. Ils ont souvent œuvré avec dévouement, foi et sagesse. Mais prétendre que la parole de Dieu a été interprétée de manière complète et finale par les savants du passé revient à limiter la parole divine elle-même. Si des intellectuels et des théologiens, même nombreux et assidus, pouvaient arriver à cerner définitivement l’intention de Dieu, cela impliquerait que celle-ci est limitée, puisque des humains pourraient la comprendre de manière définitive. Or la parole et les intentions de Dieu sont indicibles, infinies et illimitées. Prétendre que les sages du passé sont arrivés, même collectivement, à les comprendre entièrement revient à limiter, non seulement la parole de Dieu, mais aussi Dieu lui-même.

La diversité est une source de richesse

Cependant, il est important de distinguer divergence et diversité. Même si la division en communautés n’est globalement pas critiquée par le Coran, la divergence y est présentée plus négativement. Or, la divergence est exclusion. Elle conduit au conflit et au rejet de l’autre. Par contre, la diversité est inclusive, et les opinions ou interprétations différentes sont envisagées constructivement et vues comme sources de richesses.

Comme exposé par Cyrille Moreno Al Ajami, la pluralité, parmi les croyants, est une force de la communauté, car elle permet un dialogue et une ouverture qui permet à chacun de développer sa foi et de rivaliser de bonnes œuvres. Donc, c’est la divergence qui rejette l’autre qui est à proscrire… précisément ce que pratiquent ceux qui prônent l’islam unique, qui accusent systématiquement d’égarement ou traitent de corrupteurs ceux dont ils ne partagent pas les vues.

Ceux qui mettent en avant l’islam unique, malgré leur apparente certitude et leur prétendue droiture, sont inconsciemment terrifiés par l’apparition de nouvelles idées qui prônent un islam différent. Leur peur et leur refus ou leur incapacité à se remettre en question expliquent les réactions irrespectueuses, voire parfois violentes, avec lesquelles tout réformiste musulman doit hélas vivre. Faut-il rappeler que certains musulmans incitèrent à tuer des penseurs libéraux comme, par exemple, Nasr Abu Zayd et Fazlur Rahman ? L’islam unique ne tolérant pas le dialogue, sa seule solution consiste, au mieux, à ignorer, plus souvent à menacer et à rabaisser, mais hélas parfois aussi à tenter d’éliminer, toute semblance de diversité.

Ceux qui avancent l’islam unique le font parfois dans le but de présenter un front apparemment uni vis-à-vis des « ennemis de l’islam », une catégorie qui, pour certains, peut couvrir les mouvements ouvertement islamophobes et pour d’autres les sociétés occidentales dans leur ensemble. Certes, en cas de conflit, il est bon d’être uni. Mais cette unité d’objectif ne peut, et ne doit pas, cacher les différences entre musulmans. Tant que ces différences sont appréhendées avec tolérance par les autres musulmans, elles ne font pas obstacle à un front commun. Au contraire, un islam vu comme une idéologie totalitaire, ne fera que donner des arguments à ceux qui le combattent.

L’islam a toujours été et est toujours empreint de diversité. Prétendre autrement est faire preuve d’un aveuglement, parfois inconscient car dicté par la peur, l’arrogance ou la paresse, parfois volontaire car provenant d’un désir de domination. L’islam unique, en plus d’être un mythe, est extrêmement périlleux, non seulement pour les sociétés dans lesquelles vivent les musulmans, mais aussi pour les musulmans qui y vivent et pour l’islam lui-même. Une religion où le dialogue et les échanges d’idées sont moqués ou réprimés finit par se flétrir et mourir. Pour les non-musulmans, un islam totalitaire est perçu comme une menace. Pour beaucoup de musulmans, un islam unique sera en fin de compte vu comme une source oppression. Seul Dieu est absolument unique. Laissons à Sa religion sa pluralité.

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Baudouin Heuninckx, docteur en droit, docteur en sciences sociales, est écrivain, conférencier, consultant indépendant, chercheur auprès de plusieurs institutions académiques, membre de l'Association pour la Renaissance de l'Islam Mutazilite (ARIM), et des conseils d'administration du mouvement Voix d’un Islam Éclairé (VIE) et de la mosquée Fatima.

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