L’égotisme, ce mal qui ronge la valeur de la responsabilité chez l’Homme

L’égotisme, ce mal qui ronge la valeur de la responsabilité chez l’Homme

Par Eliˈel Sulaymân, le 29/06/2021

L’Homme ordinaire s’éloigne de plus en plus de responsabilités nécessaires pour une bonne vie sociale et personnelle. La valeur de la responsabilité a été réduite, limitée à quelques affaires secondaires de la vie quotidienne. Bien entendu, certaines responsabilités inhérentes à l’espèce humaine restent, quoiqu’il arrive, actuelles, mais hormis les responsabilités dites premières dans la moindre mesure individuelle (égotique), il n’y a plus de prise de devoir au sens universel du terme.

Quand les valeurs du devoir ne sont réduites qu'à des envies égotiques

La responsabilité, comme je l’ai dit, s’est réduite à un champ limité qui ne dépasse pas, pour la plupart du temps, le cadre de l’individualisation. Qui plus est, certains devoirs sont des devoirs de besoins secondaires qui sont portés au même rang que les responsabilités fondamentales, voire même au-dessus. Le citoyen ordinaire croira, de manière inébranlable, sauf s’il se heurte à quelques épreuves, que son devoir premier est d’assouvir ses besoins. Des besoins qui, parfois, sont secondaires ; et si, de manière apparente, elles semblent être parmi les besoins premiers tels que manger ou boire, cela ne sera que l’expression d’un appétit totalement inutile, voire même une gourmandise assumée, se traduisant pour ces personnes-là comme des besoins fondamentaux ; confondant donc le nécessaire à l’inutile.

Puis, si leur conception du devoir se projettent sur le sens collectif, il ne sera que collectif si, et seulement si, dans un premier temps, il est individuel ; c’est-à-dire que le terme « collectif » n’est traduit ici que par un intérêt personnel au pluriel. D’ailleurs, je dirais même que le terme « collectif » n’a de sens que si nous parlons d’une pluralité de singularité. Ce n’est donc là que l’expression d’égotique partagée.

Les valeurs du devoir ne sont réduites, par conséquent, qu'à des envies égotiques, totalement déconnectées du « vivre ensemble », et cela est tellement vrai qu’aujourd’hui, une personne est prête à faire du mal à autrui pour son propre « bien », tout en justifiant, à travers un discours moraliste, et s’appuyant sur l’état actuel de la civilisation, que son acte était totalement légitime. Cependant, si cette personne serait victime de cette même attaque, il viendra donc à son esprit de justifier la vengeance. Et dans une telle situation, l’esprit ne peut qu’être confus, engendrant une contradiction invisible mais active (cela fait effet boule de neige dans les esprits des gens faibles).

Axer sa responsabilité sur sa reconnaissance sociale ou son capital renforce l'individualisme

La responsabilité est donc réduite à des valeurs égotiques, se renforçant donc dans ce que l’Homme ordinaire a de faire dans sa vie ; une vie totalement réduite à son tour à des tâches très simples, automatiques et superficielles. Le citoyen ordinaire pensera, par exemple, que sa responsabilité première se trouve dans le fait de garder à tout prix son travail afin d’avoir un salaire et un pouvoir d’achat.

De même, il projettera sa responsabilité sur sa reconnaissance sociale, sa beauté, son confort, son capital, son appétit, son plaisir, etc. rentrant toujours de plus en plus profond dans son individualisme, renforçant par là son égotisme. Et cette projection est tellement profonde qu’il ne voit que cela, pensant qu’il n’y a que cela de nécessaire. De la même manière qu’il a de penser que sa responsabilité est d’assouvir ses besoins secondaires (les besoins qui témoignent le plus d’une individualisation puisque les vrais besoins premiers sont essentiellement sociaux), il pensera donc que le monde autour de lui n'est là que pour lui ; même si, dans un sens relatif, il sait que le monde ne tourne pas pour lui, il agira toutefois comme si ça l’était. La preuve étant que, si une personne se sent frustrée, il mettra de facto la faute sur l’autre et il assumera rarement sa faute, même s’il sait qu’il a tort.

Dans cette perspective, l’individu n’est réduit qu’à « fonctionner » comme un robot, se réveillant et vivant que pour ses petits caprices égotiques. D’ailleurs, quels sont les motifs des citoyens pour se lever le matin ? Chacun vous dira, sans hésitation « pour l’argent » comme si la réelle nécessité, c’est-à-dire « vivre » ou « survivre » n’était même passé par la tête, et croyant que le moyen est la fin ; ce qui témoigne encore une fois que leurs besoins sont secondaires, sinon ils répondront sans hésitation a une fin.

De la nécessité pour chacun d'agir dans le monde pour le Bien

La valeur de la responsabilité réduite aux besoins égotiques se voient donc se limiter à très peu de choses, en oubliant la réelle responsabilité : celle d’agir dans le monde pour le Bien – et j’expliquerais plus bas ce que j’entends par cela. Parce que, s’il y a un devoir fondamental, c’est bien celui du Bien. Je ne parle pas ici du bien où « tout le monde est content et heureux, et on se fait des câlins », mais du Bien véritable, c’est-à-dire ce bien qui permet une stabilité, un équilibre, et une possibilité d’élévation perpétuelle. Ce bien-là permet à l’humain de ne pas se mettre « des bâtons dans les roues », et que chacun aussi puisse s’épanouir librement.

Ici, quand je parle d’épanouissement, je parle d’un épanouissement spirituel, et cela ne veut pas dire un état de contemplation passif, bien au contraire, rien de plus actif et responsable qu’un humain épanouit, car la stabilité d’un tel état nécessite, perpétuellement, la sauvegarde de la paix : et ne pas avoir peur de sacrifier ses propres désirs s’ils sont une nuisance pour l’équilibre sociale.*

Bien entendu, ici, je ne fais pas l’apologie d’une politique particulière, mais il me semble nécessaire de rappeler à l’Homme que, malgré la spiritualité qui est de l’ordre de l’intime, la vie sociale à tout autant besoin d’être vécu de manière seine. Et, comme il est nécessaire de faire une guerre sainte intérieure pour s’élever spirituellement, il est également nécessaire de le faire pour élever les autres spirituellement. Et là est la responsabilité de l’Homme : devenir un instrument d’élévation pour son prochain.

L’Homme responsable doit d’une manière nécessaire penser l’autre pendant qu’il pense soi-même

Quand la responsabilité passe de l’égocentrisme à une sphère plus élevée, c’est-à-dire fraternelle, alors les choses s’organisent différemment. L’Homme prendra soin de lui d’une meilleure manière, et prendra soin de son prochain aussi. Et si l’Homme prend soin de lui d’une meilleure manière, c’est surtout parce qu’il ne se courbe plus lui-même, et ne cherche plus à assouvir ses pulsions ou ses envies : il ne jaugera ses désirs qu'avec le Bien, c’est-à-dire avec la volonté de ne pas nuire à l’équilibre de l’autre, ni même le sien. Et c’est donc en cela qu’il prendra aussi soin de son prochain. Et cela est totalement possible, puisque l’Homme est nécessairement ainsi. Ce qui le rend égocentrique, c’est justement le fait de ne pas pouvoir épanouir cette dimension-là de lui-même. Ce qui l’enferme dans ce trou égotique, ce sont les limites que lui impose sa civilisation. Une civilisation qui est totalement portée sur l’individualisme.

Donc l’Homme responsable doit d’une manière nécessaire penser l’autre pendant qu’il pense soi-même, et réciproquement. Et agir en conséquence, c’est-à-dire agir pour que cela soit possible. Dans cette sphère de la responsabilité, l’Homme est avant tout social, et fondamentalement social, et non plus individuel : sa pensée ne sera plus sur « ce qui est bon pour moi », mais « ce qui est bon pour tous ». Cette responsabilité conduit chaque individu à chercher à mieux comprendre l’autre et à faire de la « connaissance » son but. Son travail principal sera de chercher ce qu’il y a de meilleur, et de bannir ce qui nuit à l’équilibre.

Bien entendu, ce monde-là est bien loin du nôtre mais l’Homme est nécessairement ainsi. Et il ira donc d’une manière ou d’une autre vers cet idéal. Cela dit, actuellement, nous ne pouvons pas nous imaginer vivre dans un tel monde ou, en tout cas, pas pour demain.

Mais le plus important est celui de savoir cela, et d’agir pour cela, de prendre ses « responsabilités » en tant que citoyen et d’agir pour le Bien, à son échelle. Cela peut aller de participer à une vie politique active comme aider les associations de manière bénévole, en passant par discuter avec les gens dans la rue. Il n’y a pas de catégorisation ou une hiérarchisation de responsabilité dans ce mode-là car tout ce qui est nécessaire, c’est d’apprendre à connaître l’autre et de tout faire pour améliorer la situation des autres. Car ainsi, on améliore notre situation et également celle des futures générations à suivre.

*Je ne ferai pas une énumération de ce qui est une nuisance ou un bienfait pour l’autre. Car j’estime que chacun à comme devoir de chercher cela par soi-même, à travers une méditation sur la nature de la Création. Je ne nie donc pas que chacun d’entre nous à un rythme et une connaissance différents sur ces choses. Certains auront un savoir dépassant le nôtre, de même que certains sont de véritables ignorants. Mais ce qui importe ici n’est pas la quantité de connaissance que nous avons, mais la qualité de celles que nous apportons.

Nous devons donc agir, avec responsabilité, selon ce qu’on nous connaissons du Bien que nous avons compris. Toujours en ayant à l’esprit qu’on doit devenir meilleur encore de ce que nous sommes actuellement. Et cela passe nécessairement par une forme de purification de l’âme. Car, connaitre le Bien est tout un travail de connaissance nécessaire à l’être humain. Mais ceci est un autre sujet. Cela dit, si vous souhaitez l’approfondir, je vous conseille de vous tourner vers des auteurs et savants tels qu’Ibn Arabi, Rumi, Al-Ghazali, plus récent René Guénon, Frithjof Schuon et Tayeb Chouiref.

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Eliˈel Sulaymân est écrivain, poète et penseur soufi.

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