Le mouvement anti-pass sanitaire, un révélateur des fractures de notre société

Le mouvement anti-pass sanitaire, un révélateur des fractures de notre société

Par Mounia Feliachi, le 06/09/2021

L’allocution télévisée du 12 juillet 2021 d’Emmanuel Macron a provoqué une polarisation extrême des débats sur la vaccination en France : une exacerbation du complotisme et de l’individualisme d’un côté ; une incompréhension et des angoisses légitimes sur la question des libertés individuelles et de la sécurité sanitaire de l’autre.

L'incapacité à construire des solutions alternatives

Comme d’habitude, on se mobilise plus facilement contre des mesures décidées « sans nous », que pour des solutions alternatives. Parce que réfléchir à des idées réalistes et applicables à court terme demande du temps, de l’énergie, des moyens. Or, ce sont des ressources limitées auxquelles nous n’avons pas tous accès, surtout dans un contexte où la crise sanitaire a provoqué des conséquences importantes et néfastes sur notre santé mentale.

Cette insuffisance crée le contexte nécessaire au développement des pires thèses confusionnistes, avec son lot de comparaisons hasardeuses et indécentes.

La défense de privilèges sans considération pour les conditions de vie des personnes les plus fragiles

On ne se pose la question des effets secondaires d’un traitement médicamenteux que parce qu’on croit qu’un vaccin viendra annuler sa bonne santé. Lorsqu’on souffre déjà d’une maladie chronique, on se retrouve bien souvent contraint de subir des effets secondaires de traitements lourds pour avoir une vie à peu près normale, sur le court, moyen, voire long terme. Personne n’est favorable à la prise de médicament, lorsque l’idéal, c’est de ne pas du tout en avoir besoin. Mais tout le monde ne peut pas se permettre le luxe de se passer de traitements allopathiques. Et penser que la vaccination n’est qu’un choix, et non une règle de vie en société nécessaire à toute interaction sociale, c’est la preuve que ce débat bouscule le confort et les privilèges apportés par une bonne santé.

Comparer le passe sanitaire aux discriminations sexistes ou raciales, c’est également la preuve d’une méconnaissance et d’une incompréhension de la notion même de discrimination. C’est aussi oublier qu’il existe des discriminations liées au handicap causées par des longues maladies, souvent invisibles.

La défense des droits et de la dignité des plus fragiles a toujours fini par bénéficier au plus grand nombre

Le vaccin contre le SARS-CoV-2 a beau pouvoir prétendre à une belle littérature scientifique qui prouve son efficacité et démontre un risque d’effets secondaires limité et moindre par rapport à la majorité des médicaments qui sont devenus des produits de consommation courante, il suscite questionnements, débats houleux et indignations. Un bénéfice énorme, un risque moindre, et à la clé une vie plus facile pour tout le monde. La seule condition, c’est de dépasser cette peur, et cette défiance légitime envers le pouvoir.

On pourrait me répondre que défendre ainsi les intérêts d’une minorité de personnes fragiles, c’est liberticide, égoïste, injuste et anti-démocratique. Or, l’Histoire a prouvé maintes fois que la défense des droits et de la dignité des plus fragiles a toujours fini par bénéficier au plus grand nombre, car cette lutte grandit la société. En revanche, la défense des privilèges d’une majorité finit souvent par créer des situations de violence dangereuses pour les minorités opprimées, avant de s’attaquer à la dignité de la majorité.

On ne peut pas s’attaquer à un virus, on ne peut que s’en protéger. Penser qu’on peut être plus fort que le virus grâce à une immunité 100 % naturelle est un leurre ! Car un virus mute plus il circule, et à chaque mutation on prend le risque qu’il favorise le développement de formes graves chez d’autres populations.

La dépolitisation de la société favorise le développement des comportements individualistes et l’imperméabilité au savoir scientifique

Cela dit, on aurait tort de penser que les personnes qui ne souhaitent pas se faire vacciner seraient « connes » ou « égoïstes ». C’est l’élitisme de la communauté scientifique cumulé à celui des représentants politiques qui produisent cette situation. Le savoir scientifique reste encore trop inaccessible car trop peu vulgarisé, et c’est une volonté politique de considérer cette éducation populaire comme accessoire, alors que c’est une priorité.

De plus, on ne peut pas faire des injonctions à la population de se soucier du bien commun que représente la santé publique, quand on fait continuellement la promotion du « chacun pour soi » en appelant à la responsabilité individuelle et collective, sans jamais prendre les siennes, ne serait-ce qu’en reconnaissant ses erreurs dans la gestion de la crise sanitaire par exemple.

Un mouvement qui reflète la défiance bien réelle envers la classe politique

Le mouvement anti-pass sanitaire sert aussi d’alibi pour exprimer son hostilité envers le gouvernement de Macron. Car s’il y a autant d’hostilité envers la vaccination et le pass sanitaire, c’est d’abord à cause de la défiance bien réelle envers la classe politique et les laboratoires pharmaceutiques ! Les divers scandales et conflits d’intérêts ont eu raison de la confiance accordée à ces institutions à cause du trop grand sentiment de trahison à leur égard.

Aussi, on aurait tort d’assimiler ce mouvement uniquement à la mouvance antivax, car les profils de manifestants peuvent être très variés. On y retrouve des gens qui refusent de se faire vacciner parce qu’ils estiment que cela relève du choix individuel, mais aussi des gens vaccinés qui craignent les usages futurs des QR code, la société de surveillance, le manque de protection de leurs données personnelles de santé. Entre les deux, il y a des personnes qui souhaiteraient se faire vacciner mais qui craignent les effets secondaires, et perçoivent un risque supérieur au bénéfice. On retrouve également des sympathisants du mouvement des Gilets jaunes, qui sont en colère contre la gestion de la crise sanitaire par Macron, voire contre toute sa politique.

En revanche, il est plus que légitime de questionner la méthode employée par Macron. Car le pouvoir en place cumule les bourdes et les incohérences depuis l’apparition du Covid-19. Entre le déni de l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn, et ses affiches dans les aéroports, celui d’Emmanuel Macron qui appelait à continuer à aller au théâtre et au restaurant à l’approche de la première vague, les masques « inutiles » devenus obligatoires, le manque d’anticipation, les couvre-feux et les confinements pas toujours justifiés, les cafouillages dans la logistique des vaccins, les prises de décisions pas forcément alignées avec les recommandations médicales et scientifiques, la stigmatisation et le manque de reconnaissance du personnel soignant, il y a de quoi se révolter.

Sans oublier les procédés de communication discutables : mépris, utilisation de la peur de manquer, injonctions contradictoires et infantilisation, manque total de pédagogie. Comment s’étonner du refus de se soumettre à une politique sanitaire dans ce contexte ? Comment espérer, voire imaginer une sortie de crise dans ces conditions ?

Ce n’est pas en faisant culpabiliser qu’on mobilise et qu’on responsabilise

Je n’ai malheureusement pas de réponse toute faite à ces questions. Je déplore simplement le fait qu’aujourd’hui, des personnes fragiles ne se fassent pas vacciner par défiance, et finissent par décéder dans les services de réanimation, et qu’il y a une distribution inéquitable des vaccins dans le monde. Lorsqu’on sait que des pays manquent de vaccins et en réclament parce qu’ils en ont besoin, qu’une couverture vaccinale mondiale est nécessaire pour se rapprocher d’une immunité collective (qui ne sera finalement pas atteinte), alors qu’ici on a commandé plus de doses que nécessaires et qu’il y a beaucoup de personnes récalcitrantes à se faire vacciner.

Seules ma courte expérience d’engagement et mon expertise en marketing me permettent d’affirmer que ce n’est pas en faisant culpabiliser qu’on mobilise et qu’on responsabilise, mais en faisant preuve d’empathie, de compassion, d’écoute, de pédagogie qu’on peut valoriser les bénéfices de la vaccination et rassurer sur ses risques pour que les derniers freins soient levés. Je sais également qu’on ne peut pas forcer quelqu’un à faire quelque chose dont il n’a vraiment pas envie. En communication, on a toujours la main sur les moyens et les méthodes qu’on utilise pour diffuser son message, mais jamais sur la perception de ce dernier ; voici pourquoi il est important d’écouter attentivement avant de prendre la parole et des décisions.

Il faut cesser de centrer la lutte contre le complotisme autour des complotistes eux-mêmes

Ce mouvement a également révélé l’urgence de mettre en place des réelles mesures pour démasquer les mécanismes du conspirationnisme pour distinguer le vrai du faux, et dénoncer la supercherie de ceux qui prospèrent dessus.

Il est surtout important de cesser de centrer la lutte contre le complotisme autour des complotistes eux-mêmes (ultra-minoritaires, mais très bruyants !), et de commencer à mettre au cœur de ce combat le public de ces théories et donc prendre en considération que cette audience ne manque pas d’intelligence MAIS bénéficie d’une sensibilité supérieure à la moyenne (ce qui, à la base, est une preuve d’humanité, pour ne pas dire un atout, et non un handicap).

L’une des pistes qu’il serait judicieux d’explorer serait l’initiation aux biais cognitifs, car lorsqu’on les connaît et les comprend, non seulement on fait des choix plus rationnels, mais on développe en plus son intelligence émotionnelle ; deux aptitudes plus que nécessaires à la mise en place d’un débat public apaisé, là où la complexité et la nuance ont toute leur place.

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Mounia Feliachi, sous le pseudonyme Le Chat Glouton, est créatrice de contenus et consultante marketing.

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