Mawlid – La Burda, pour l’amour du Prophète Muhammad

Mawlid – La Burda, pour l’amour du Prophète Muhammad

Par Néfissa Roty-Geoffroy, le 18/10/2021

Conscience soufie

En cette soirée bénie du Mawlid, convier la Burda semble incontournable. La burda (1) est un long poème (qasîda) à l’éloge du Prophète Muhammad composé par Al-Busîrî (2) (m. 1296), un soufi égyptien, élève d’Abu Al-‘Abbâs Al-Mûrsî, lui-même disciple de l’imam Al-Shâdhilî. Poète de renom (3) et calligraphe, Al-Busîrî écrivit cette œuvre alors qu’il souffrait d’une paralysie (à découvrir plus bas).

Pour l’amour du Prophète Muhammad, que Dieu lui accorde la grâce et la paix.

Al-Busîrî raconte cette histoire lui-même :

« Je fus atteint d’une hémiplégie. Je songeai alors à composer ce poème en l’honneur du Prophète (que Dieu lui accorde la grâce et la paix), et j’implorai Allah de m’accorder la guérison, puis commençai à réciter mon poème en pleurant. Sur ce, je m’endormis et je vis le Prophète en songe : il passa sa main bénie sur la partie de mon corps malade et jeta sur moi son manteau. Au réveil, je me trouvai guéri. Je sortis de chez moi sans rien en raconter à personne et rencontrai un homme pieux qui me dit :

– Je voudrais que tu me donnes le poème dans lequel tu louanges le Prophète.

– Quel poème ? lui rétorquai-je.

– Celui que tu as composé durant ta maladie.

Il m’en cita les premiers vers et me dit : "Par Dieu, j’ai vu cette nuit en rêve une personne qui récitait ce poème au Prophète, qui s’inclina, à mon plus vif étonnement. Ensuite, je le vis couvrir le poète de ce manteau."

La nouvelle se répandit, et c’est ainsi que le poème acquit au fil du temps, des années et des siècles une célébrité incomparable. Il fut surnommé Al-Burda. »

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Qu’est-ce que la « burda » ?

Le mot burda en arabe désigne un large manteau – ou cape – de laine destiné à protéger du froid (al-bard), et utilisé également comme couverture. Il évoque directement la personne du Prophète Muhammad – dont on dit que le manteau était d’origine yéménite – et prend alors une valeur toute symbolique.

Ce manteau est évoqué une première fois, lorsque le Prophète reçut la révélation coranique de l’Ange Gabriel. Il fut tellement effrayé par cet événement qu’il demanda qu’on le couvre de son manteau pour calmer les frissons qui le parcouraient : « Zammilûnî ! Zammilûnî ! » (Couvrez-moi ! Couvrez-moi). Dans le Coran, Dieu l’apostrophe ainsi : « Yâ ayyuhâ al-muzammil » (Ô toi qui t’enveloppe d’un manteau) et « yâ ayyuhâ al-mudaththir » (Ô toi qui te recouvre d’un manteau), en introduction de deux sourates consécutives : la 73, qui porte le titre Al-Muzammil (L’Enveloppé), précisément, et la 74, intitulée également Al-mudaththir (Celui recouvert d’un manteau).

Il est fait une autre mention de ce manteau à propos du poète Ka’b inb Zuhayr (m. vers 645). Mécontent de savoir son frère devenu musulman, Ka‘b lança un vers injurieux à l’encontre du Prophète, qui réclama sa mort. Par la suite, le poète regrettant sa parole, gagna Médine pour se convertir et prier dans la mosquée. A la fin de la prière, il se présenta devant le Prophète et révéla son identité. Les Compagnons, furieux, voulurent lui faire payer son insolence, mais le Prophète s’y opposa. Pour se faire pardonner, Ka‘b déclama alors en son honneur un poème. (4) Celui-ci plut au Prophète, qui lui exprima son admiration en le revêtant de son manteau. (5)

La Burda fut conservée avec soin par Ka‘b ibn Zuhayr. De relique sainte, elle devint par la suite un symbole de la transmission prophétique et de la légitimité du pouvoir. En effet, elle fut achetée par Mu‘âwiya, le premier calife omeyyade, puis passa entre les mains des Abassides. En 1258, lorsque les Mongols prirent Bagdad, le dernier calife abbaside s’enfuit avec la Burda et se réfugia au Caire où elle fut gardée par les Mamelouks. En 1517, le sultan ottoman Selim I la recueillit à Istanbul où elle se trouve toujours, précieusement conservée au musée de Topkapi.

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La Burda, une expression parfaite de l’amour que portent les musulmans envers la personne du Prophète

La qasida (poème) de la Burda est composé de 160 vers. Elle est construite sur un mode classique dans la plus pure tradition de la poésie arabe. Elle fourmille de métaphores, de jeux de mots et d’allitérations qui ont forcé l’admiration des auditeurs depuis sa création.

Elle est composée de dix parties dont les thèmes sont les suivants : la poésie amoureuse et ses complaintes (al-ghazal wa shaqwa al-gharâm), la mise en garde contre les errances de l’âme (al-tahdhîr min hawâ al-nafs), l’éloge du Prophète (madh al-nabî), sa naissance (mawlid), ses miracles (mu‘jiza), l’éloge du Coran (sharaf al-Qur‘ân wa madhuhu), le voyage nocturne et l’ascension du Prophète (al-Isrâ’ wa al-Mi‘râj), le combat pour la cause de Dieu (al–jihad), son intercession (al-tawassul), la supplication (al-munâjât wa ‘ard al-hâjât).

Depuis des siècles, les nuits du Mawlid scande ses vers à travers le monde, dans les mosquées, les zawiya, les maisons, et aujourd’hui à la radio et la télévision. Elle fait l’objet de grandes récitations collectives, toutes solennelles et majestueuses, mais aussi de lectures plus intimes. En effet, nombreux sont ceux qui l’utilisent pour invoquer l’intercession du Prophète concernant des vœux de guérison, et ses vers se portent même en amulette. Par ailleurs, le maqâm d’Al-Busîrî à Alexandrie est un lieu vénéré qui ne désemplit jamais de récitants ni de visiteurs, souvent munis de béquilles. Le texte de la qasida est serti dans la frise de gypse azur qui orne les murs.

La Burda est l’expression parfaite de l’amour que portent les musulmans envers la personne du Prophète Muhammad, sur lui la grâce et la paix. Elle en entretient la ferveur et, par cela, mène la communauté toute entière vers une destinée glorieuse, comme le laisse entrevoir ce hadith :

Anas Ibn Malik rapporte ceci : « J’étais en compagnie du Prophète, et en sortant de la mosquée, nous tombâmes sur un homme qui se tenait là. Celui-ci interrogea le Prophète (sur lui la grâce et la paix) :

– Quand est-ce que la dernière Heure se manifestera-t-elle ?

– Et qu’as-tu donc préparé pour son avènement ? lui rétorqua le Prophète.

– Je ne lui ai préparé ni prières, ni jeûnes, ni aumônes en abondance, mais j’aime Dieu et son Envoyé, répondit l’homme, confus.

– Tu seras avec ceux que tu as aimés, lui annonça le Prophète.

Et Anas conclut : nous n’avons jamais été aussi heureux auparavant – si ce n’est le jour de notre conversion à l’islam – comme en ce jour où le Prophète a dit "Tu seras avec ceux que tu as aimés ". En vérité, j’aime Dieu, son Envoyé, Abou Bakr et Omar, et j’espère être parmi eux, même si je n’ai pas accompli ce qu’ils ont accompli. » (Bukhari et Muslim)

En fait, notre amour pour lui répond simplement à son amour pour nous. Selon un hadith rapporté par Ahmad, le Prophète a dit :

– J’aurais aimé rencontrer mes frères…

– Ne sommes-nous pas tes frères ? interrogèrent les Compagnons.

Alors le Prophète répondit :

– Vous, vous êtes mes Compagnons, mais mes frères sont ceux qui ont cru en moi sans m’avoir vu.

Nous sommes donc ses frères et ses sœurs, et il nous aime. Aimons-le en retour.

Voici une traduction d'extraits du poème d’Al-Busîrî, Al-Burda, ici.

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Néfissa Roty-Geoffroy est professeure certifiée d’arabe et enseignante-formatrice de français langue étrangère dans l’enseignement public secondaire à Strasbourg. Elle a une expérience variée en didactique des langues étrangères et en coordination de dispositifs d’enseignement. Elle est co-auteure du Grand livre des prénoms arabes et pratique le chant spirituel soufi (samâ‘). Première parution du texte sur le site de l’association Conscience soufie.

(1) Son véritable titre est Al-Kawākib al-durriyya fī madh khayr al-barriyya (Les astres étincelants à la louange de la meilleure des créatures).
(2) Son nom complet est Charîf ad-Din Muhammad Abû ‘Abd-Allah Ibn Sa‘îd.
(3) Al-Busîrî est également connu pour un autre de ses poèmes, la Hamziyya, composé lui aussi en l’honneur du Prophète et dont la rime constante est la lettre hamza.
(4) Poème fameux de 60 vers commençant par ses mots « Bânat Su‘âd » (Su‘âd a disparue).
(5) Récit cité dans Kitâb al-aghânî (Le livre des chansons) d’Abû Faraj Al-Isfahânî (m. 967)

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