La vie mouvementée d'al-Hallaj, le « cardeur des consciences »

La vie mouvementée d'al-Hallaj, le « cardeur des consciences »

Par Roger Arnaldez, le 16/11/2021

Conscience soufie

Vers 244 de l’hégire (858 de l’ère chrétienne) naissait à al-Bayda, dans le Fars, Abû Abd-Allah al-Husayn ibn Mansûr, qui devait devenir célèbre sous la désignation d’al-Hallâj, « le cardeur », surnom qui fut interprété dans le sens de « cardeur des consciences », car, à ce qu’on dit, au cours de ses prédications dans le pays d’Ahwâz, il révélait à ses auditeurs les secrets de leurs pensées intimes. D’autres explications, moins merveilleuses, ont d’ailleurs été données. Cela est de peu d’importance. Notons simplement qu’il a pu exercer le métier de cardeur de coton, au moins dans les premiers temps de sa vie de soufi, ce qui montre que les pratiques d’ascétisme n’impliquaient pas forcément la retraite hors du monde.

A l’âge de 16 ans, il devint le disciple de Sahl al-Tustarî, se mettant, selon la coutume, au service de son maître. Il le suivit dans son exil à Basra quand Sahl fut banni pour avoir soutenu le caractère obligatoire de la repentance (tawba). En effet, la discipline de ce mystique consistait essentiellement à maintenir dans sa pensée l’idée qu’on est sous le regard de Dieu; et son enseignement rappelait que, pour rester en présence de Dieu, on doit garder son cœur à l’abri des tendances mauvaises de l’âme, par des actes de contrition incessamment renouvelés, sous peine de perdre la qualité de vrai croyant. La foi est l’attitude religieuse de l’homme en face du Créateur et elle fait du fidèle une preuve (hujja) de Dieu devant la création. Elle implique un mystère divin. Cette doctrine servira de base à la méditation personnelle d’al-Hallâj.

Hallâj, « l’amant parfait » de Dieu

Puis, en 262-875, Hallâj se rend à Bagdad auprès: d’un autre maître en soufisme : Amr al-Makkî. Comme Sahl, al-Makkî était sunnite et suivait les traditions du Prophète (hadîth). C’était un rigoriste qui se méfiait de toutes les impressions internes que l’homme pouvait éprouver dans son ascèse mystique. Cette rigueur devait marquer son disciple, bien qu’Hallâj ne l’ait pas suivi dans sa conclusion que la grâce divine limite ses effets à disposer le cœur à une exacte et scrupuleuse observation des prescriptions cultuelles.

Hallâj épousa à cette époque la fille d’un autre mystique, puis il quitta al-Makkî mécontent de ce mariage, et il s’attacha à Junayd qui devint son directeur spirituel. Nous aurons à reparler de la doctrine de ce grand maître du soufisme qui pensait que « le saint, dès cette vie, et l’élu, après la mort, sont détruits par Dieu », de telle sorte que ce Dieu unique reste seul, isolé du temporel, les créatures redevenant ce qu’elles étaient avant d’être, de pures idées. Hallâj resta 20 ans à cette austère école de mortification et d’anéantissement.

Il connut cependant d’autres maîtres, en particulier al-Nûrî, ami de Junayd et, comme lui, élève de Muhâsibî, dont il développe les idées sur l’amour de Dieu en une doctrine de pur amour : on doit obéir à Dieu parce qu’on l’aime, sans espoir de récompense. Hallâj, « l’amant parfait » de Dieu, approfondira la réalité religieuse de l’amour, en évitant l’écueil du quiétisme qui fait à l’homme une part trop grande et tombe immédiatement sous les coups de la critique musulmane orthodoxe, que Dieu n’a nul besoin de l’amour des hommes, et qu’il ne réclame d’eux qu’une obéissance révérante.

Une vie de prédication qui l’exposa aux dangers

Vers 282-895, Hallâj fait le pèlerinage de La Mecque et à son retour, après un an de retraite solitaire, il rompt avec les soufis, quitte l’habit de laine blanche (sûf) et commence une vie de prédication, d’abord dans le Khurâsân, le Fars et en Ahwâz, puis, après un second pèlerinage, dans l’Inde et le Turkestan, et jusqu’aux frontières de la Chine.

L’activité de prédication exposait Hallâj à de graves dangers. Une pensée mystique, même quand elle est d’intention orthodoxe comme la sienne, menace toujours d’ébranler les structures institutionnelles d’une religion. Mais la situation, dans l’Orient musulman de cette époque, était particulièrement grave.

Depuis le califat d’Ali, on avait vu se développer un parti d’opposition aux Omeyyades, puis aux Abbasides, parti qui donna naissance aux diverses sectes chiites dans lesquelles, sous le couvert de l’islam, les idées religieuses de l’ancienne Perse surent se maintenir, si bien que le chiisme devint une menace permanente pour le califat de Bagdad. Or, chaque fois qu’on s’éloignait de l’islam légaliste, on pouvait être suspect de sympathies chiites.

Mais, plus grave encore, à cette époque même, des missionnaires qarmates prêchaient eux aussi à travers le pays. Ce mouvement social et philosophico-religieux, qui a ébranlé tout le monde musulman proche-oriental, avait une doctrine initiatique à sept degrés, et usait d’un symbolisme ésotérique avec lequel on pouvait aisément confondre un enseignement hermétique, tel que celui d’al-Hallâj, d’autant plus que notre nouveau prédicateur, dans son zèle, se lie avec les gens les plus suspects qu’il voulait gagner à son apostolat. Or, on donnait alors à tous ceux dont la pensée ou l’activité inquiétait le pouvoir établi, le nom de zanâdiqa (pluriel de zindîq). Nombreux furent les malheureux que cette étiquette mena aux pires supplices.

Enfin, après son voyage aux Indes, pays qui, dans l’imagination des musulmans, était la patrie de la magie et de la sorcellerie, Hallâj fut soupçonné de se livrer à une « inspiration satanique ». Des légendes se formèrent, de son vivant déjà, et même quand la malveillance n’est pas à leur origine, elles n’en contribuèrent pas moins à indisposer bien des esprits.

Une fin de vie mouvementée

En 294-906, Hallâj fait un troisième pèlerinage à La Mecque où il séjourne deux ans. Il semble que cette période de sa vie soit décisive. Rentré à Bagdad, il change de vie, renonce aux lointains voyages, et se livre à une intense activité de prédication dans la capitale califienne, s’exposant aux calomnies de ses ennemis. Il est alors vêtu de la muraqqa’a, sorte de haillon rapiécé, jeté sur les épaules.

D’après la tradition musulmane, c’était le vêtement de Jésus, tandis que Mahomet avait porté le froc de laine blanche. Il y avait un « conflit entre la muraqqa’a et le sûf, écrit Louis Massignon ; le froc blanc étant le signe de ralliement de tous les sunnites stricts et disciplinés, tandis que l’étoffe rapiécée de loques bigarrées deviendra la marque de tous les moines errants, indisciplinés et gyrovagues, les "calenders" hindous des Mille et Une Nuits ». Le port de ce vêtement prend donc une profonde signification : Hallâj a dépassé la pratique légale et institutionnelle de l’islam, il a dépassé la stricte observance de la Loi apportée par Mahomet; il est au-delà du niveau des prophètes ; il a pour guide Jésus, mais entendons bien, le Jésus de l’islam sunnite.

Hallâj prêchait au peuple dans les marchés et les mosquées. Mais il entretint aussi des relations avec de grands personnages et de hauts fonctionnaires. Il réussit ainsi à se rendre suspect à tous les partis : les purs sunnites, trompés par les termes et le vocabulaire de son soufisme, craignaient en lui un agitateur chiite possible; mais certains groupes alides, qui cherchaient à entretenir dans l’entourage du calife des tendances favorables à leurs ambitions, ne voulaient pas laisser se répandre une mystique purement sunnite.

En 297-909, Ibn Dâwûd al-Isfahânî, fondateur de l’école zâhirite qui prétendait tirer tout le droit de l’interprétation littérale des textes, lance une fatwa contre Hallâj qui fut alors mis sous la surveillance de la police; mais il parvient à s’évader, l’année suivante, pour aller se cacher à Sous, en Ahwâz.

Il fut de nouveau arrêté en 301-913. A la suite d’un premier procès à Bagdad, il passa huit années dans les prisons de la capitale. Puis eut lieu un second procès qui dura sept mois et se termina par la condamnation à mort. Hallâj avait été renié par ses amis, en particulier le soufi al-Shiblî. Seul lui resta fidèle le confident le plus intime de sa pensée, celui qui avait été le plus proche de lui par sa doctrine mystique, celui à qui il se sentait profondément uni par un commun amour extatique de Dieu, son compagnon de lutte Ibn ‘Atâ. Alors commença la Passion d’al-Hallâj. Il fut exécuté pour des motifs surtout politiques. Mais son supplice et sa mort ont un sens religieux qui jette une lumière sur toute son expérience mystique.

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Roger Arnaldez (1911-2006) était agrégé de philosophie et docteur ès-lettres. Il a publié sur l’islam une douzaine d’ouvrages. Le premier, Grammaire et théologie chez Ibn Hazm de Cordoue (Vrin, 1956), est toujours un classique. Suivent nombre d’essais sur Muhammad, Hallâj, Fakhr al-Dîn Râzî. Cet article, extrait (sans les intertitres) de son ouvrage Hallâj ou la religion de la croix (1964), se trouve aussi sur le site Gallica ici. Parution aussi sur le site de Conscience soufie qui organise une soirée le 21 novembre pour connaître l'œuvre de Mansûr al-Hallâj, avec l’écrivain Joël-Claude Meffre.