Les mobilités intra-européennes des descendants de migrants : l'importance d’une perspective post-migratoire

Les mobilités intra-européennes des descendants de migrants : l'importance d’une perspective post-migratoire

Par Christine Barwick, le 17/12/2021

De Facto

Les descendant.e.s d’immigré.e.s représentent une part importante de la population européenne. Pourtant, on connaît peu leurs déplacements à l’intérieur de l’espace européen ni la manière dont ils et elles s’identifient à l’Europe. Un projet de recherche propose de combler cette lacune.

Les migrant.e.s d’origine non-européenne et leurs descendant.e.s présentent une part significative de la population européenne. Néanmoins, ce personnes sont toujours perçu.e.s comme externes à la société nationale ou européenne : un tel dualisme est d’ailleurs reproduit dans de nombreuses recherches. Ainsi, les études migratoires se focalisent souvent sur l’intégration des migrants et de leurs descendant.e.s. Quant aux études sur la mobilité intra-européenne, elles ne s’intéressent pas du tout aux circulations des immigré.e.s et de leurs descendant.e.s dans l’espace européen, construisant donc une image de l’Europe qui est toujours largement « blanche ».

Que signifie l’Europe pour les migrant.e.s et leurs descendant.e.s ? Le sentiment européen prédomine-t-il ou, au contraire, les expériences de discrimination empêchent-elles toute forme d’identification à l’Europe ? Quelle est l’attitude des citoyens vis-à-vis de l’Union européenne (UE) ? Considérant la part significative des migrant.e.s et leurs descendant.e.s (environ 25 % de la population en Allemagne et en France), leur identification et leur adhésion au projet européen — dont le futur est actuellement incertain — apparaît de la plus grande importance.

Les points aveugles de la sociologie européenne

Depuis longtemps, les travaux de sociologie se penchent sur l’influence des comportements des Européen.ne.s sur la construction de l’UE. Pour évaluer leur contribution à un processus d’« européanisation par le bas », on étudie les pratiques transnationales des citoyen.ne.s européen.ne.s (par exemple les mobilités transfrontalières de longue et courte durée) et les formes d’identification qui leur sont liées (identification avec l’Europe et/ou État national). L’approche transnationale montre que la mobilité transfrontalière et l’identification européenne sont étroitement liées : celles et ceux qui sont ou ont été les plus mobiles se sentent les plus européen.ne.s.

Dans leur grande majorité, les analyses des mobilités intra-européennes sont centrées sur une classe moyenne « blanche ». Elles ignorent la place des migrant.e.s et de leurs descendant.e.s (qu’on appelle parfois la « deuxième génération ») dans l’européanisation des pratiques et dans les identifications.

L’importance d’une perspective post-migratoire

Pour saisir la mobilité intra-européenne des immigré.e.s et de leurs descendant.e.s, leurs expériences, leurs liens affectifs avec l’Europe en général et l’UE en particulier, il est nécessaire de les considérer comme des Européen.e.s à part entière, selon une perspective post-migratoire. (1)

Partant de là, mon projet traite du transnationalisme des musulmans et des personnes d’ascendance africaine. J’examine donc diverses formes de transnationalisme (mobilité transfrontalière, réseaux familiaux et amicaux, engagement politique, consommation des médias) à l’intérieur et à l’extérieur de l’Europe. J’interroge également ces personnes sur l’importance de l’Europe et de l’Union européenne pour elles. Ce sont des personnes qui appartiennent à la deuxième génération, né.e.s en Allemagne ou en France, ou ont immigré en Europe en tant qu’enfants et y ont vécu les premières étapes de leur socialisation dans un pays européen.

Mobilité et sentiment européen des descendant.e.s d’immigré.e.s en Allemagne

Les premiers résultats de mes recherches, basés sur des entretiens avec des Allemands dont au moins un parent est d’origine non-européenne, montrent l’influence de la discrimination sur la mobilité. Par exemple, Mahir, 30 ans, marié et père d‘un enfant, me dit préférer partir en vacances en Espagne, en Italie ou en Grèce parce qu’il n’y attire pas l’attention. Mahir dirige avec succès sa propre entreprise dans le secteur de l’export et jouit donc d’une bonne intégration sociale et professionnelle. Néanmoins, en Allemagne, il est considéré comme « Turc », en Turquie comme « Allemand ». Dans les pays du Sud de l’Europe, personne ne l’interroge sur son origine, car il pourrait être « l’un d’entre eux ». L‘expérience de la discrimination, ou au moins le fait d‘être labellisé comme autre, a un impact sur les destinations de la mobilité intra-européenne.

D’autres modèles peuvent également être observés comme la mobilité vers les villes. Lorsque je l’interroge sur les villes qu‘il connaît bien, Recep, un agent de 38 ans dans le secteur des médias qui dirige sa propre entreprise, mentionne de grandes villes européennes comme Paris, Londres (avant le Brexit) ou Barcelone. Cela confirme les résultats de précédentes recherches, à savoir que la mobilité intra-européenne est très structurée, avec des destinations très fréquentes (comme les grandes métropoles).

Parmi les plus jeunes de l’échantillon, on trouve aussi des mobilités de plus long terme, comme dans le cadre du programme Erasmus. Anna, une jeune Allemande dont le père vient du Congo, a passé un an à Londres, un séjour dont elle garde des liens avec d’autres Européen.ne.s, permettant à son réseau de s’étendre à travers l’Europe. L’originalité de mon étude est donc de montrer l’étendue des réseaux des descendant.e.s d’immigré.e.s au sein de l’espace européen grâce à la mobilité intra-européenne, là où la recherche se focalise uniquement sur une analyse de leurs réseaux dans le pays de résidence et le pays d’origine.

L’identification à l’Europe est très variable, allant d‘une forte défense de l’idéal européen au rejet en passant par de l’incompréhension. Recep, qui est marié et a deux enfants, dit qu’il est un « Européen de cœur » et il rêve des « United States of Europe ». Ayant participé aux manifestations pour l’Europe organisées par « Pulse of Europe » (2017/2018), il attendait une intégration européenne approfondie. Son soutien à l’UE a des conséquences sur son sentiment envers la Turquie —l e pays de ses parents. La politique de l’actuel président, Erdogan, étant souvent opposée aux valeurs européennes, il lui est devenu plus difficile de se sentir proche de la Turquie. Pour sa part, Anna soutient aussi vivement l’idée de l’UE, tout en étant consciente des politiques européennes qu’elle ne supporte pas du tout, comme la politique envers les réfugiés qu’elle trouve trop restrictive.

À l’inverse, Mahir qui, grâce à sa profession dans le secteur de l‘export, connaît bien les pays de l’Europe de l’Est, pense que l’idée d’une communauté européenne n’est pas réaliste car les sociétés européennes sont trop diverses d’un point de vue socio-économique. S’il pense à un modèle de société, c’est toujours celui de l’État national qui prédomine et que l’on retrouve aussi chez Anna. Pour elle, en effet, le concept d’« Afropean », qui désigne l’idée d’une communauté et d’une identité commune des descendant.e.s d’immigré.e.s d’Afrique en Europe (2), ne fait pas sens là où elle imagine plus aisément une communauté « Afrodeutsch » (Afro-Allemande). À travers ces premiers témoignages, l’on perçoit le caractère encore trop abstrait des questions d’appartenance au niveau européen, ce que cette recherche devra confirmer (ou non) avec d’autres entretiens, notamment à partir de questions sur le pays d’origine des parents ou sur des expériences importantes de mobilité intra-européenne.

Le volet français de cette enquête dédié aux descendant.e.s d’immigré.e.s permettra d’aborder ces questions dans une perspective comparative pour mieux comprendre l’impact des modèles d’intégration nationaux sur la mobilité en Europe et le sentiment européen, l’effet des discours nationaux sur « qui fait partie de la société » sur les expériences de discrimination ou d’exclusion, et enfin la corrélation entre les politiques de citoyenneté et la mobilité transfrontalière.

(1) Bhambra, G. K. « Whither Europe ? Postcolonial versus Neocolonial Cosmopolitanism », Interventions, vol. 18, n° 2, 2016, p. 187–202. DOI : 10.1080/1369801X.2015.1106964 ; Foroutan, N. Die postmigrantische Gesellschaft : Ein Versprechen der pluralen Demokratie, Bielefeld, Transcript Verlag, 2019

(2) En référence à un livre publié par le journaliste Britannique Johny Pitts, Afropean : Notes from Black Europe (Londres, Allan Lane-Penguin Books) en 2019.

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Christine Barwick est guest lecturer à la Humboldt Universität Berlin en sociologie urbaine et régionale. Elle est rattachée au Centre Marc Bloch à Berlin et au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris. Première parution de l'article dans le 26e numéro de De Facto. Mise en ligne de l'article le 10 juin 2021 sur le site de l'Institut Convergences Migrations qui édite De Facto.

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