Est-il vraiment interdit aux musulmans de célébrer Noël ?

Est-il vraiment interdit aux musulmans de célébrer Noël ?

Par Sami Bibi, le 23/12/2021

Pendant cette période de fêtes de fin d’année, la question qui taraude beaucoup de musulmans en Occident est s’il est permis ou interdit de participer aux différentes célébrations qui accompagnent la fête de Noël. D’ailleurs, la même question se pose également à propos du Mawlid, la fête qui célèbre la naissance du dernier Messager. Et nombreux sont celles et ceux qui pensent que la célébration de la naissance des prophètes, et encore plus la célébration de la fête de Noël, est un interdit sacré (haram).

Dois-je tout d’abord rappeler avant de répondre à la question de Noël que l’un des interdits sacrés de l’islam (mouharramet) est de déclarer illicite (haram) ce que Dieu n’a pas explicitement interdit dans le Coran ?

« O les croyants: ne déclarez pas interdits sacrés les bonnes choses que le Seigneur vous a rendues licites. Et ne transgressez pas. Le Seigneur, (en vérité,) n'aime pas les transgresseurs. » (S5-V87)

« Et ne dites pas, conformément aux mensonges proférés par vos langues: Ceci est licite, et cela est un interdit sacré (haram), pour forger le mensonge contre Dieu. Certes, ceux qui forgent le mensonge contre Dieu ne réussiront pas. » (S16-V116)

Par ailleurs, il n’existe aucun verset dans le Coran qui interdit la célébration de la naissance d’un être cher, et encore moins, l’un de Ses Prophètes. Tous les interdits sacrés sont clairement et explicitement décrits par les versets suivants : S2-V275 ; S5-V1/2 et 95/96 ; S6-V151/153 ; S7-V33 ; S16-V90/91, 94 et 115 ; S17-V23/39 ; et S24-V3/4 et 23. Et rien n’est illicite en dehors de ce que ces versets interdisent.

La bienfaisance envers autrui, une obligation

Libre à chacun, évidemment, de ne pas célébrer la fête de Noël, du Mawlid ou autres fêtes d’origine religieuse. Mais prétendre que célébrer Noël est un interdit sacré constitue, selon les versets 87 de la sourate 5 et 116 de la sourate 16, un péché manifeste.

Sans surprise pour les croyants pieux, le Coran recommande aux musulmans d’être bienfaisants envers autrui, peu importe ses obédiences religieuses. Les seuls envers qui la bienfaisance n’est pas recommandée sont les injustes, même s’ils se déclarent musulmans (ce qui serait une forme grave de schizophrénie) :

« Dieu ne vous défend pas d'être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Dieu aime les équitables. Dieu vous défend seulement de prendre pour alliés ceux qui vous ont combattus pour la religion, et chassés de vos demeures, et ont aidé à votre expulsion. Et ceux qui les prennent pour alliés sont les injustes. » (S60-V8/9)

L'importance exceptionnelle de Jésus dans le Coran

On trouve des récits dans lesquels les premiers compagnons du dernier Messager participaient à des événements traditionnels de leur peuple y compris de culture polythéiste (païenne). Évidemment, ils s’interdisaient simplement de participer aux dimensions cultuelles de leurs célébrations lorsqu’elles sont contraires aux principes monothéistes coraniques.

La fête de Noël est à l’origine une fête païenne. Il s’agissait de fêter le solstice d’hiver et la naissance du Soleil. À partir du troisième siècle, elle devenait progressivement une fête chrétienne, célébrant la naissance de Jésus, bien que sa date de naissance exacte soit inconnue.

Néanmoins, l’importance exceptionnelle et l’influence du personnage de Jésus a traversé (et continue de traverser) différentes cultures et civilisations au cours de l'histoire au-delà même de la chrétienté. Jésus a inspiré une importante production théologique, littéraire et artistique, y compris parmi les musulmans. Sa naissance est prise comme l’origine conventionnelle du calendrier julien (depuis le VIe siècle) et grégorien (depuis le VIIe siècle). Plus encore, le dimanche est choisi comme le jour de repos hebdomadaire en célébration de sa résurrection dans la plupart des pays du monde, y compris du monde musulman.

Faut-il également rappeler la place exceptionnelle qu’occupe Jésus parmi tous les prophètes dans le Coran. Jésus fait partie des prophètes dits de la « famille d’Imran » que Dieu a élus, avec Adam, Noah et la famille d'Abraham au-dessus de tout le monde : « Certes, Dieu a élu Adam, Noah, la famille d'Abraham et la famille d'Imran au-dessus de tout le monde. » (S3-V33)

Le Coran rappelle le caractère miraculeux de sa naissance virginale sans père connu : « Pour Dieu, Jésus est comme Adam qu'Il créa de poussière, puis Il lui dit : "Sois" et il fut. » (S3-V59)

Tout en rejetant sa filiation divine, le Coran dépeint Jésus comme un Prophète doté d’attributs divins. Il est renforcé du Saint-Esprit. Et, par la permission de Dieu, il guérit l'aveugle-né et le lépreux, et ressuscita les morts : « Et quand Dieu dira : O Jésus, fils de Marie, rappelle-toi Mon bienfait sur toi et sur ta mère quand Je te fortifiais du Saint-Esprit. Au berceau tu parlais aux gens, tout comme en ton âge mûr. Je t'enseignais le Livre, la Sagesse, la Torah et l'Évangile ! Tu fabriquais de l'argile comme une forme d'oiseau par Ma permission ; puis tu soufflais dedans. Alors par Ma permission, elle devenait oiseau. Et tu guérissais par Ma permission, l'aveugle-né et le lépreux. Et par Ma permission, tu faisais revivre les morts... » (S5-V110)

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Seules les valeurs humaines doivent dicter nos rapports avec les non-musulmans

Il convient de souligner enfin ce que la fête de Noël représente aujourd’hui. Cette fête n’est plus seulement une fête exclusivement religieuse. Et même si c’était encore le cas, les musulmans n’ont aucune raison d’avoir un jugement négatif à l’égard de celles et ceux qui la célèbre. Cette fête est aujourd’hui célébrée par des millions de fidèles de toutes les confessions. Elle est même célébrée par des millions d’athées, de déistes, et d’agnostiques du monde entier. Certes, les fidèles chrétiens y ajoutent une dose religieuse. Mais pour les centaines de millions de personnes qui célèbrent cette fête, Noël symbolise aujourd’hui l’esprit de partage, d’amour, de la bienveillance, de la bienfaisance et du vivre ensemble.

Même si d’autres fêtes religieuses, comme la fête du sacrifice ou la fête qui célèbre la fin du mois du jeûne, véhiculent ces mêmes valeurs humaines, ce n’est pas une raison pour un musulman pour rejeter la fête de Noël pour le seul motif qu’elle soit d’origine païenne ou chrétienne. Par ailleurs, seules les valeurs humaines doivent dicter nos rapports avec les non-musulmans car seul Dieu, même pas ses Messagers, a le monopole de juger les croyances humaines.

Souhaitons que l’esprit de partage, d’amour, de la bienveillance, de la bienfaisance et du vivre ensemble envoute tous les lecteurs de ces lignes. Joyeuses fêtes et bonne année !

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Sami Bibi est universitaire économiste. Titulaire d'une maîtrise en sciences économiques de l'Université Laval au Québec et d’un doctorat de l'Université de Tunis, il occupe le poste de chercheur auprès du réseau international Politique Économique et Pauvreté (PEP) de l’Université Laval, au Canada.

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