Chine, Kazakhstan... le « terrorisme », la panacée rhétorique au service des autocraties contemporaines

Chine, Kazakhstan... le « terrorisme », la panacée rhétorique au service des autocraties contemporaines

Par Dagun Deniev, le 10/01/2022

Depuis le 2 janvier, le Kazakhstan, grande république ex-soviétique d’Asie centrale, était en proie à une révolte populaire sur fond de situation économique déplorable. Le régime local, autoritaire et corrompu, a appelé en renfort les forces de maintien de la paix de ses alliés pour l’aider à venir à bout des manifestants et des émeutiers, qualifiés de « terroristes internationaux ». Comme dit le dicton, qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.

S’abriter derrière les impératifs antiterroristes pour mieux sévir, une stratégie très répandue

Le XXIe siècle n’en était qu’à sa première année quand le 11 septembre 2001, Vladimir Poutine, en présentant ses condoléances à la suite des attentats de New-York, désignait d’ores et déjà le terrorisme comme la « peste du XXIe siècle ». Il ne croyait pas si bien dire. Car le terme est devenu depuis un prétexte passe-partout dont différents régimes à travers le globe se servent pour démoniser et opprimer ses opposants politiques, ses minorités ethniques et religieuses, ou son propre peuple.

La notion a perdu tout sens scientifique et objectif (à supposer qu’elle en ait jamais eu) pour être instrumentalisée à moindres frais comme épouvantail discursif légitimant ipso facto l’écrasement de tout mouvement de contestation, qu’il soit armé, pacifique, national, politique, religieux ou autre. Et comme chaque pays a ses propres défis intérieurs et extérieurs, il y a autant de « terrorismes » dans le monde que de régimes défiés. Il arrive d’ailleurs que ces derniers se reprochent les un aux autres de ne pas suffisamment se soutenir dans leur lutte contre leurs « terroristes » respectifs et de faire ainsi deux poids deux mesures.

S’abriter derrière les impératifs antiterroristes pour mieux sévir est devenu une stratégie très répandue, au point que ce serait risible si ce n’était pas aussi tragique. Les exemples sont légion, évoquons-en quelques-uns. En 2017, en pleine persécution des Rohingyas, les autorités birmanes affirmaient faire face à des « terroristes » musulmans qui brûlent soi-disant eux-mêmes leurs propres villages.

En 2019, Pékin percevait des « signes de terrorisme » dans le mouvement pro-démocratie à Hong Kong. C’est également par la volonté de « rééduquer » les « personnes affectées par l’extrémisme » que justifie la Chine l’existence de camps de détention où elle parque un million d’Ouïghours et d’autres musulmans. S’attacher à sa culture et à sa langue maternelle, manger halal ou donner à son enfant un prénom d’origine arabe font partie des symptômes de l’« enlisement dans l’extrémisme », selon Pékin.

En 2020, le président auto-réélu de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, en butte à une large contestation citoyenne, dénonçait une « guerre terroriste » entamée contre son pouvoir par les protestataires.

Le cas du Kazakhstan

Ces derniers jours, la rhétorique antiterroriste est mobilisée dans un autre pays anciennement soviétique, le Kazakhstan, secoué par une vague de manifestations et d’émeutes contre, au départ, la double hausse du prix du gaz puis le système politique local en général.

Le 5 janvier, le président kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, a demandé à ses alliés de l’aider à « surmonter cette menace terroriste ». L’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), alliance militaire de six pays post-soviétiques avec la Russie comme force motrice, a envoyé sur place un contingent de maintien de la paix, composé majoritairement de Russes. Ces renforts sont censés assurer la sécurité d’infrastructures militaires et d’autres sites importants, pendant que les forces de l’ordre kazakhes matent la révolte.

Le 7 janvier, Tokaïev a ordonné à son armée de « tirer sans sommation » sur les « terroristes » et les « bandits ». Le 8 janvier, le ministère de l’Intérieur du Kazakhstan a fait état de 4 404 manifestants arrêtés. Les heurts auraient causé la mort de dizaines de personnes et blessé des centaines d’autres. Si la révolte semble globalement écrasée, l’« opération contre-terroriste » s’est poursuivie à Almaty, la plus grande ville du pays… Le dirigeant kazakh a affirmé, lundi 10 janvier, que les émeutes sont une « tentative de coup d’Etat » menée par des « groupes de combattants armés », ceci pour justifier ses actions militaires. Force est de constater une chose : le terrorisme est malheureusement devenue une panacée rhétorique au service des autocraties contemporaines.


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Dagun Deniev est diplômé en Master de langue, littérature et civilisation russes à l'Université de Genève. D'origine tchétchène, ce réfugié russe en Suisse est l’auteur de Carnets d'un requérant d'asile débouté (Edilivre, 2020).

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