L’audition, une expérience primordiale en islam

L’audition, une expérience primordiale en islam

Par Éric Geoffroy, le 10/05/2022

Conscience soufie

Toute musique, toute audition, commence principiellement en islam par le Coran. Plusieurs versets enjoignent à l’humain de cantiler le Coran, tel celui-ci : « Récite le Coran avec élégance et mesure (tartîl). » Mais la psalmodie du Livre est surtout connue sous le nom de tajwid, dont la racine arabe signifie « embellir » ou « rendre excellent ». Pratiqué partout à travers le monde, le tajwid constitue une discipline islamique à part entière, et comporte des règles assimilables au solfège de notre musique occidentale, notamment au niveau de la rythmique. Les préceptes du Prophète en ce sens sont clairs : « Parez le Coran de vos belles voix », ou « Ne peut se réclamer de nous celui qui ne chante (yataghannâ) pas le Coran ».

Dans le Coran, parmi les cinq sens que connaît l’humain, l’audition (al-sam‘) est toujours mentionnée en premier lieu, avant même la vue, dont la symbolique est pourtant éminente dans les textes scripturaires de l’islam. C’est le sens primordial, la porte à toute perception intellectuelle ou gnostique. Les théologiens musulmans assurent ainsi que l’ouïe est le premier sens qui apparaît chez l’enfant, et le dernier qui reste en éveil après la mort. Comment peut-on porter la foi sans avoir cette capacité d’écoute, celle-là même qui fit frémir et pleurer Omar Ibn al-Khattab, futur deuxième calife de l’islam, lors de sa première audition du Coran ? Les intégristes et autres salafistes qui vitupèrent contre toute forme de musique ne considèrent-ils pas les versets coraniques donnant la primauté à l’audition ?

Ghazali (m. 1111) notait déjà qu’« on ne peut pénétrer le cœur que par l’allée des sons », et Ibn ‘Arabi (m. 1240) souligne que Dieu a créé l’âme humaine par Sa Parole « Sois ! », et qu’ainsi la première chose que nous avons reçue de Lui est l’audition. Comment nier les effets psychologiques et physiques que l’audition du Coran psalmodié produit chez ceux qui savent prêter l’oreille ? Ils tombent à terre prosternés en pleurant, leur peau frissonne à son écoute…

En dehors des milieux mystiques, les propriétés thérapeutiques de la musique ont été connues et exploitées très tôt dans la civilisation islamique. En témoignent les bimaristan, hôpitaux qui utilisaient avec succès, nous dit-on, la musicothérapie contre les troubles psychiques, en particulier. Il n’est donc pas étonnant que les vertus pédagogiques et spirituelles de la musique aient été de même largement admises.

La musique « porte l’Homme à Dieu »

La poésie d’expression arabe en particulier, par ses différents modes de scansion, est musique. L‘orientaliste français Régis Blachère note : « À l’inverse de nos poésies occidentales qui, dans leur ligne générale, sont avant tout "intellectualistes", la poésie arabe est primordialement musique et résonance. » Nombre de poèmes – soufis ou non – reprennent le chant lancinant du chamelier qui conduit sa caravane en suivant la cadence de ses montures.

Dans la culture islamique traditionnelle, la musique a dessiné des entrelacs infinis avec la poésie. Sous le sceau du soufisme, elle ont partagé un même rapport à l’indicible, une même fulgurance de l’inspiration, une même puissance incantatoire. L’une et l’autre ouvrent la possibilité d’une perception globale et immédiate des réalités spirituelles (haqa’iq), au-delà du mental humain. Dans son expression arabe en particulier, la poésie joue de surcroît sur la polysémie de la langue, sur la profusion de sens qui éclot d’un seul terme. Elle est en cela la fille du Coran, pour qui sait lire le Livre.

Certains croyants, est-il rapporté, affirmaient éprouver plus d’émotion (tarab, d’où viendrait notre mot troubadour) à l’écoute de la poésie qu’à l’audition des versets coraniques. Des oulémas les ont déculpabilisé en leur expliquant que la disproportion entre la parole divine éternelle – le Coran – et son auditeur éphémère est si grande qu’elle peut en effet inhiber ce genre d’émotion. La musique pénètre-t-elle davantage l’âme humaine que la parole, fût-elle de facture poétique ? Le cheikh Ahmad ‘Alâwî (m. 1934) confia un jour ceci à Augustin Berque – père de l’orientaliste Jacques Berque : « La musique n’a pas les arêtes sèches du mot. Fluide et coulante comme un ruisseau, elle porte l’Homme à Dieu. »

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Première parution de la contribution sur le site de Conscience soufie. L'intégralité de l'article est ici.

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