Etranger, mon frère ? Un cri du cœur sur l'accueil des réfugiés en France

Etranger, mon frère ? Un cri du cœur sur l'accueil des réfugiés en France

Par Micheline Bochet Le Milon, le 04/08/2022

« Guerre en Ukraine : entre malaise et indignation autour du traitement différencié des réfugiés en Europe ». Tel est le titre d’un article paru dans Saphirnews.com en mars dernier, avec ces quelques lignes en chapô : « Le tsunami de solidarité dont bénéficient les réfugiés ukrainiens est bienvenu. (...) De nombreux acteurs de la solidarité internationale ne peuvent néanmoins s'empêcher de comparer la solidarité actuelle avec l'indifférence, voire la cruauté, que subissent les réfugiés du Moyen-Orient et d’Asie centrale ces dernières années dans plusieurs Etats membres de l'UE. Un "deux poids, deux mesures" flagrant qui crée inévitablement le malaise mais qui pourrait aussi générer une prise de conscience collective. » Trois mois plus tard, à la demande du Groupe d’amitié islamo-chrétienne (GAIC), Micheline Bochet Le Milon, bénévole à la CIMADE, revient sur cette situation. Voici son plaidoyer.

Alors que l’un des candidats à l’élection présidentielle avait fait de la question migratoire « l’argument » de sa campagne et appelait les Français à résister au « grand remplacement » qui les menacerait, l’agression russe contre l’Ukraine est venue brutalement percuter son discours qui a volé en éclats devant l’immense élan de solidarité déployé pour accueillir les milliers d’ukrainiens fuyant leur pays. Bien que la grande majorité d’entre eux se soient réfugiés dans les pays immédiatement voisins, d’autres sont parvenus jusque dans notre pays, qui avait instantanément ouvert ses portes et annoncé qu’il accueillait ces populations, sans conditions. En peu de temps, ce furent 70 000 personnes qui arrivèrent en France. Aujourd’hui, elles seraient environ 90 000, chiffre qui devrait atteindre 100 000 cet été.

Au-delà des discours officiels et des mesures prises par l’Etat, un grand élan de solidarité a mobilisé les Français : des portes jusqu’ici précautionneusement fermées se sont ouvertes pour accueillir mères et enfants séparés du père resté pour combattre, des logements vacants depuis longtemps se sont remplis de familles en détresse, des salles de classe se sont élargies pour accueillir des enfants en perte de repères, des armoires bourrées de vêtements se sont allégées pour vêtir des personnes parties à la hâte les mains vides ou chargées d’une modeste petite valise. La France et les Français ont montré qu’ils pouvaient être généreux et avoir du cœur, et qu’ils n’étaient pas tous et toujours ces citoyens en colère, s’arcboutant pour défendre leur pré carré et leur identité, terrorisés par « ces vagues migratoires qui déferleraient sur l’Europe » et tout particulièrement sur la France.

Pourquoi les Français se sont sentis si directement concernés par le drame ukrainien ?

Que s’est-il passé pour qu’un changement aussi radical s’opère aussi rapidement au point de faire taire - au moins momentanément - les discours de campagne s’attaquant à la migration et aux migrants ? Deux questions viennent à l’esprit : les médias sont-ils le reflet de l’opinion publique ou font-ils l’opinion publique, en particulier en période électorale ? On laissera la réponse à cette question à la sagacité du lecteur.

Mais en revanche, on essaiera de comprendre pourquoi les Français se sont sentis si directement concernés par le drame qui, certes se déroulait chez leurs voisins, voisins qui néanmoins se trouvent à plus de 2 000 kms de leur frontière alors qu’à bien y réfléchir, Alger n’est qu’à 750 kms des côtes françaises et le Maroc à 1500 kms, et que tous les mois si ce n’est toutes les semaines, l’actualité nous apporte son lot de naufrages et de morts en Méditerranée et même dans la Manche.

Certes aucune mer ne sépare la France de l’Ukraine et ces malheureux Ukrainiens en fuite nous ont fait la démonstration que le trajet peut se faire en voiture, en une journée. Plus encore que la proximité, c’est le retour de de la guerre sur le continent européen, après 70 ans d’une paix historique, qui a frappé les esprits et rappelé aux plus âgés de noirs souvenirs. Enfin et surtout, cette guerre était le fait du gros ours russe qui, à nouveau, montrait les dents alors qu’on le croyait neutralisé. Le souvenir de l’empire soviétique est encore bien vivace dans l’imaginaire européen et la menace pesant sur l'Europe démocratique était trop pressante pour laisser les Français indifférents. Tout cela a été abondamment écrit et commenté.

L’émotion passée, et tout en approuvant et en admirant cet élan de solidarité qui apportait une image positive et rassurante de nos concitoyens, quelques voix se sont néanmoins élevées pour s’étonner que brusquement la France ait des capacités d’accueil aussi importantes et immédiatement mobilisables alors que, depuis des années, les médias nous offrent sans pudeur le spectacle de la chasse aux campements sauvages de « migrants » sur les trottoirs de la Porte de la Chapelle à Paris ou celui des démantèlements violents de ce que l’on n’hésite pas à qualifier de « jungle » sur les côtes du Nord et du Pas-de-Calais.

Spectacle auquel nous assistons dans une relative indifférence, comme anesthésiés par ces images récurrentes sans même avoir toujours conscience que ce sont des traitements inhumains et dégradants qui sont imposés à ces êtres humains que sont les « migrants ». Un rapport de la commission parlementaire sur les migrations publié le 10 novembre 2021 et qui a fait l’objet de peu de publicité n’hésite pas à qualifier de « véritable maltraitance d’Etat » le sort que la France réserve aux migrants sur son territoire. Et cela au mépris de tout notre corpus juridique : Constitution, conventions internationales dûment ratifiées, lois…

Des faits et des chiffres qui, paradoxalement, peinent à convaincre

Ainsi, cette distorsion entre un discours politique largement répandu et même banalisé et la réalité vécue à l’occasion d’un événement exceptionnel conduit à penser que le phénomène migratoire relève plus dans l’esprit des Français du fantasme que de la réalité. On pourrait en voir une preuve dans le fait que le phénomène est toujours appréhendé sous l’angle de la crise : on parle régulièrement de « la crise migratoire » plutôt que de la migration ou même des migrants, ce qui obligerait à voir des personnes et non des chiffres.

Par ailleurs, les données chiffrées les plus objectives ne parviennent jamais à convaincre ceux qui se sentent menacés par cette « invasion ». On peut indéfiniment répéter que la France est depuis des siècles une terre ouverte et que, comme l’écrit François Héran, « l’immigration n’a rien d’une anomalie ou d’une parenthèse, elle fait partie intégrante de l’histoire de France, et de longue date » ; répéter aussi que le droit du sol, consacré dès 1889 puis renforcé en 1927, qui permet par la seule naissance sur le territoire français de devenir Français, contredisant par là même l’idée d’une identité française « exclusive », on ne convaincra toujours pas les tenants du « grand remplacement ».

On ne convaincra pas non plus ceux qui, sans être aussi radicaux, souhaitent un contrôle plus sévère sur la migration en leur disant, chiffres en mains, que le nombre d’étrangers en France n’est guère de plus de 10 % à 12 % de la population totale, soit moins qu’en Allemagne (18 %) et que, bon an, mal an, c’est environ 250 000 personnes qui s’installent en France chaque année (chiffre à rapprocher des bientôt 100 000 Ukrainiens accueillis depuis fin février). On pourrait encore leur dire que 2,5 % de la population mondiale est en déplacement permanent et qu’elle se déplace généralement sur le continent dont elle est originaire et de préférence à proximité de son point de départ, cela ne suffirait encore pas.

Quand la peur et le rejet de l’islam se dessine derrière la « question migratoire »

Il est vrai que les mouvements de population auquel nous assistons sont irréversibles : d’une part parce qu’ils sont inhérents à l’humanité, d’autre part parce que les guerres et leurs conséquences tant humaines qu’économiques, les épidémies, le changement climatique, jetteront encore des millions de personnes sur les routes de l’exil, les obligeant à quitter leur domicile et leur pays dans les décennies à venir. Mais il se trouve qu’en France, l’immigration est majoritairement en provenance du Maghreb : Algérie, Tunisie, Maroc, pays avec lesquels nous avons des liens historiques du fait de la colonisation. Viennent ensuite la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, le Liban. Tous pays musulmans. Et c’est bien là le problème.

Au-delà du phénomène migratoire, au-delà de la xénophobie que l’on pourrait qualifier d’ordinaire, c’est bien la peur et le rejet de l’islam qui se dessine derrière la « question migratoire ». C’est l’assimilation du migrant d’une part au terroriste, d’autre part au « tout autre », à « l’inassimilable », celui qui non seulement ne pourra pas être absorbé par la société française mais, plus encore, va lui imposer sa façon de vivre. La récente loi sur le « séparatisme » est bien le reflet de cette inquiétude et de cette crispation.

Quand bien même cette loi ne s’adresse pas qu’aux seuls musulmans, c’est néanmoins en tant qu’instrument de lutte contre le communautarisme et en tant que police des cultes, et tout particulièrement du culte musulman, qu’elle a été pensée.

Serait-il excessif d’apercevoir derrière ce texte comme une image subliminale de la notion de « grand remplacement » ? Sans doute. Mais il faut néanmoins reconnaître que les textes empilés depuis plus 30 ans (30 réformes depuis 1980) sont presque exclusivement des textes à caractère sécuritaire faisant du migrant un délinquant par nature et un terroriste en puissance. Les médias relaient largement cette image négative contribuant à alimenter l’hostilité à l’égard des « migrants » que l’on devrait plutôt qualifier de personnes en mouvement.

En poursuivant une politique exclusivement sécuritaire, nous fabriquons nous-mêmes la violence qui nous atteindra demain de plein fouet

Si, à l’évidence, le fait qu’il s’agisse d’Européens supposés être chrétiens, n’est pas étranger à l’élan de solidarité vers les Ukrainiens, il vient néanmoins apporter un peu de lumière dans ce tableau bien sombre. Il montre que, lorsque la migration prend visage humain – celui d’un enfant frissonnant, en larmes, ceux d’une famille bouleversée de tout quitter, ceux de vieilles personnes totalement désemparées – nous sommes tous encore capables de retrouver notre humanité. Reconnaissons aussi que, quel que soit le discours politique dominant, il existe de nombreuses associations d’aide, de conseil, de soutien aux migrants, quelles que soient leur couleur de peau, leur sexe, leur orientation sexuelle ou leur religion, qui poursuivent leur mission contre vents et marées et cherchent par leurs actions et leurs messages à infléchir la politique gouvernementale et à faire évoluer les mentalités. On sait aussi qu'il existe des familles accueillantes dans lesquelles quelques migrants trouvent attention, sollicitude, partage, leur permettant de retrouver leur dignité et leur espoir.

Certes depuis bientôt 20 ans, la peur et la recherche de la sécurité ont fermé les frontières… sans même que la politique qui en résulte ait démontré son efficacité. C’est surtout la peur qui a fermé les esprits. C’est contre cette fermeture qu’il faut lutter en se souvenant que le migrant est un homme - et de plus en plus souvent une femme - un adolescent, parfois même un enfant qui n’a pas eu d’autre choix que de partir sans même savoir ce qui l’attendait, avec son seul espoir de pouvoir vivre « normalement », c’est-à-dire libre et digne. Il nous faut comprendre qu’en poursuivant une politique exclusivement sécuritaire, en maltraitant les personnes qui viennent dans notre pays dans l’espoir d’y construire une vie, nous allons à l’encontre de nos intérêts en fabriquant nous-mêmes la violence qui, demain, nous atteindra de plein fouet.

Le Collegium international d’éthique, fondé en 2002 par Michel Rocard, Stéphane Hessel et Milan Kuçan, avait proposé d’ajouter à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, à l’occasion de son 70e anniversaire, la notion d’hospitalité universelle qui deviendrait par là-même un concept de droit international dont la mise en œuvre pourrait éviter le chaos qui menace notre monde. Mais il serait temps, aussi, de nous souvenir de nos principes républicains et d’en faire application en commençant par la fraternité dont il a fallu que le Conseil d’Etat, dans un arrêt du 6 juillet 2018, rappelle la valeur constitutionnelle pour faire tomber le « délit de solidarité » que se voyait reprocher nombre de personnes qui avait tendu la main à un étranger en détresse !

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Micheline Bochet Le Milon est membre du Conseil d’administration du Groupe d’amitié islamo-chrétienne (GAIC) et bénévole à la CIMADE.

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