Des universitaires français spécialistes de l'islam en défense de la liberté académique

Des universitaires français spécialistes de l'islam en défense de la liberté académique

Rédigé le 13/01/2023
Lionel Lemonier

Aux Etats-Unis, la polémique enfle autour de l'éviction d'une professeure d’histoire de l’art accusée d’islamophobie pour avoir montré une représentation du Prophète Muhammad en cours. Cette éviction, engendrée par la plainte d'une étudiante, a suscité de vives réactions parmi les universitaires américains.

En France aussi, une cinquantaine d'universitaires se sont regroupés pour signer une tribune parue vendredi 13 janvier dans Le Monde. On y trouve pêle-mêle des historiens, islamologues et spécialistes de la civilisation islamique comme John Tolan, François Déroche, Olivier Hanne, Henry Laurens, Mohammad Ali Amir-Moezzi, Leili Anvar, Faouzia Charfi, Pierre Lory, Luc Chantre, ou encore le directeur de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) Dominique Avon, et le président de la Fondation de l’islam de France, Ghaleb Bencheikh. Que disent-ils ?

Ouvrir les esprits à la complexité et la diversité

« Comment en est-on arrivé là ? L’étudiante, ainsi que l’administration universitaire, croyait que l’islam interdit strictement la représentation du Prophète, croyance dont l’existence même de cette peinture (parmi des milliers d’autres images) prouve la fausseté. Certes, dans l’islam comme du reste dans le judaïsme et le christianisme, les images peuvent poser problème ; certains affirment que leur utilisation est sacrilège, qu’elle se substitue à l’adoration du vrai Dieu. Dans le christianisme, des vagues d’iconoclasme ont eu lieu, notamment celle qui secoua l’Empire byzantin aux VIIIe et IXe siècles, puis celle provoquée par la réforme protestante, aux XVIe et XVIIe siècles. En dehors de ces épisodes, la présence d’images saintes dans les lieux de culte et dans la dévotion est très répandue », lit-on.

Les auteurs admettent que l’islam est « aniconique dès le début : les images de personnes sont absentes des mosquées et autres lieux saints (…). En revanche, dans l’art profane et les manuscrits à peintures, destinés surtout à une élite qui fréquentait les cours princières, une riche iconographie de l’histoire sainte musulmane se développe à partir du XIIIe siècle. Le prophète Muhammad y est souvent représenté, parfois voilé, parfois à visage découvert ». Et de rappeler que la question de la licéité des images dévotionnelles fait débat au sein de l’islam depuis des siècles.

Parler d'islam « de manière sérieuse et informée »

« Au lieu d’encourager une étudiante à élargir son esprit en l’ouvrant à la complexité et à la grande diversité de l’islam, la voilà renforcée dans son interprétation intégriste », regrettent-ils. Une réaction caractéristique d’une administration « accaparée par une logique libérale, dans laquelle "le client a toujours raison" ».

Loin de se rassurer en constatant que les universités françaises et européennes n’en sont pas là, les auteurs estiment que « la diversité et la pluralité de l’islam ne sont pas toujours reconnues, et l’on a parfois tendance à donner trop de poids aux éléments les plus conservateurs censés le représenter. En France et en Europe, il est parfois difficile de se faire entendre pour parler différemment de l’islam, ou pour en parler tout court ».

« On préfère laisser la parole à ceux qui crient le plus fort : les extrémistes de tout bord », s'élèvent les signataires, qui appellent à davantage de soutien institutionnel « dès qu’il s’agit de parler de manière sérieuse et informée de l’islam ».

Lire aussi :
Etats-Unis : quand l’accusation d’islamophobie menace la liberté d’enseignement