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Denis Gril : Oser le savoir et la foi

Par Clara Murner le 09/01/2019

Denis Gril est un intellectuel français impliqué à la fois dans un discours scientifique et dans sa foi musulmane. Professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille, il est membre de l’Institut de recherches sur le monde arabe et musulman (IREMAM). Savant accompli en langue arabe et en islamologie, il est spécialiste du soufisme. Il est ainsi auteur ou co-auteur de plusieurs études consacrées au soufisme, parmi lesquels « Les Illuminations de La Mecque » (sous la direction de Michel Chodkiewicz) et « Le soufisme à l'époque ottomane ». Sa profonde humilité et sa grande simplicité signent un double engagement dans la voie académique et la voie initiatique. C’est d’abord dans son milieu familial, puis dans ses rencontres au cours de séjours en pays arabes que ses recherches se sont particulièrement orientées vers les fondements scripturaires et l’œuvre d’Ibn 'Arabi (1165-1240) dont Denis Gril, qui a réalisé des traductions de ses œuvres, est un grand connaisseur. Entretien.


Saphirnews : Vous avez enseigné la langue arabe et l’islamologie durant près de 20 ans. D’où vous est venue cette vocation ?

Denis Gril : J’ai baigné depuis l’enfance dans un milieu musulman lié au soufisme. Mes parents sont entrés dans l’islam par le biais du soufisme grâce à l’œuvre de René Guénon (appelé aussi cheikh Abdel Wahid Yahia, auteur d’une œuvre métaphysique considérable sur les traditions orientales et occidentales, ndlr). Et aussi par Michel Valsan, traducteur d’Ibn 'Arabi (et fondateur des études « akbariennes » en Occident, ndlr). C’était un maître entouré de quelques disciples, dont je faisais partie.

Son enseignement était axé sur le Coran et la Sunna, et aussi sur le soufisme. C’est comme ça que j’ai connu Ibn 'Arabi, cette grande figure du soufisme. Il m’a accompagné à la fois sur le plan spirituel et dans la recherche scientifique, effectuée dans le cadre académique ; car, en France, le soufisme est étudié de manière universitaire comme toutes les religions.

Quel a été votre parcours ? Quelle formation avez-vous reçu ?

Denis Gril : J’ai fait de l’arabe à la Sorbonne Paris III, avec notamment Mohammed Arkoun et Roger Arnaldez (en philosophie islamique), Claude Cahen (en histoire), Daniel Reig (en langue et littérature arabe), pour ne citer que quelques-uns.

En 1968, j’étais en première année. Il y a eu de grands débats entre la Sorbonne et les Langues Orientales (l’actuel INALCO, ndlr) sur les différentes tendances dans l’orientalisme. C’est à cette époque que j’ai suivi les cours d’André Miquel à Vincennes sur les Mille et une nuits.

Je venais juste d’avoir ma licence d’arabe quand j’ai eu une bourse pour étudier les sciences islamiques en 1970-1971, en Arabie Saoudite, où j’ai suivi les cours de l’Université islamique de Médine. C’était Ramadan quand je suis arrivé, après un séjour à La Mecque. Les étudiants venaient de tous les pays. Nous communiquions en arabe classique. J’ai été intégré en première année de formation islamique à l’université, qui se trouve un peu à l’écart de la ville. On avait un enseignement de sciences religieuses traditionnelles dans un cadre qui rappelait le collège, avec des bancs d’école. C’étaient des cours magistraux, le discours wahhabite pur et dur. J’avais un peu de mal à supporter ces conditions.

Heureusement, j’ai pu loger à Médine dans le Ribat al-Boukharî, tout près de la mosquée. J’étais hébergé gratuitement par le petit fils de l’émir de Boukhara (en Ouzbékistan, ndlr). Je vivais avec des vieux boukhariotes. Je me suis rapproché du cheikh mauritanien Mukhtar al-Shinqiti (décédé en 1973, ndlr), un vrai savant musulman traditionnel. Je suivais ses cours de fiqh (jurisprudence islamique, ndlr) l’après-midi, à la mosquée du Prophète (à Médine, ndlr). Ce fut ma première expérience d’enseignement traditionnel véritable. Ça m’a permis de compenser le côté sec de cette première initiation, très utile par ailleurs, aux sciences islamiques.

A mon retour, j’ai poursuivi mes études et après l’agrégation d’arabe, j’ai commencé à enseigner l’arabe à Nanterre à des jeunes algériens. C’était un remplacement d’un an. J’avais une relation proche avec eux, ils ont su que j’étais musulman. Je leur ai enseigné une ou deux sourates, mais les collègues ont dit que je faisais de l’école coranique. Malgré tout, j’ai gardé un bon souvenir de cette expérience.

Quelles ont été vos expériences à l’étranger, dans le monde arabe ?

Denis Gril : J’étais à Damas, en 1973-1974, à l’Institut Français, au début du Ramadan, juste après la guerre du 6 octobre (la guerre de Kippour entre Israël et la coalition arabe menée par l’Egypte et la Syrie, ndlr). Comme à Médine, j’avais deux vies : des cours particuliers de langue et de littérature à l’Institut, mes recherches à la bibliothèque pour mon projet de thèse, et une autre vie grâce à mon entrée dans le milieu traditionnel (l’expression consacrée pour dire le milieu où sont enseignées les sciences traditionnelles islamiques, ndlr).

En effet, l’enseignement traditionnel des sciences islamiques (le Coran et sa grammaire, le fiqh et le soufisme), était encore très vivant dans les mosquées syriennes. C’est ainsi que j’ai pu commencer une recherche sur Ibn 'Arabi. J’habitais dans la vieille ville, au nord de la mosquée des Omeyyades. J’ai beaucoup fréquenté les cheikhs et les oulémas immergés dans ce milieu traditionnel, comme le cheikh Abu Nur Khorshid que j’avais connu à Médine. Aujourd’hui, cette tradition a disparu. Elle est remplacée par des instituts.

Entre 1974 et 1976, j’ai effectué mon service militaire en coopération, en tant qu’enseignant d’arabe au lycée Descartes à Alger. Le public était différent de ce que j’avais connu en France. Ces élèves algériens suivaient l’enseignement de la langue arabe de manière forcée et contrainte. C’étaient en majorité des fils de dirigeants qui n’avaient pas d’appétence pour l’arabe. J’ai eu quelques élèves intéressés en terminale, mais ça n’a pas été pour moi une expérience extraordinaire. Par contre, j’ai noué des amitiés avec des Algériens, notamment dans le contexte du soufisme. Et nous avons pu, avec mon épouse, sillonner l’Algérie qui est un pays magnifique.

Enfin, j’ai eu la chance d’être nommé en 1976 pensionnaire à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire (IFAO) où je suis resté cinq ans, à la section des études arabes et coptes. Là, j’ai travaillé sur Ibn 'Arabi et sur l’histoire du soufisme en Egypte à l’époque médiévale, à travers les vies de saints, les hagiographies. C’est un autre versant de ma recherche. J’ai publié les mémoires d’un cheikh égyptien du XIIIe siècle, Safi al-Din ibn Abi l-Mansur (thèse publiée en 1986 à l’IFAO, ndlr). Son maître était un ami d’Ibn 'Arabi. Il l’avait connu en Andalus. Ça m’a ramené en Espagne musulmane et au Maghreb. Je découvrais la doctrine exemplifiée par des anecdotes, une dimension très vivante, très complémentaire de l’œuvre du cheikh al-Akbar.

De 1981 à 2010, vous exercez à l’Université d’Aix-Marseille. Comment l’enseignement de l’islamologie est-il perçu au sein des universités françaises ? Qui l’enseigne ?

Denis Gril : En effet, j’ai d’abord enseigné la langue et la littérature arabe, puis l’islamologie, à la suite d’Alfred Louis de Prémare (professeur à l’université de Provence Aix-Marseille I, enseignant-chercheur à l’IREMAM et spécialiste de la langue et la culture arabe et de l’histoire de l’islam décédé en 2006, ndlr) et de Claude Gilliot (islamologue, dominicain, professeur émérite d’études arabes et d’islamologie à l’Université de Provence, et auteur d'articles sur l’exégèse coranique et la théologie musulmane de l’époque classique, ndlr). Et j’ai retrouvé à Aix des collègues liés à l’Egypte et à l’IFAO.

Les enseignants n’étaient pas trop impliqués ; ils avaient plutôt une approche critique. En 1987, j’ai été rattaché à l’IREMAM (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman), une unité mixte de recherche du CNRS, composée de chercheurs et d’enseignants de l’université. Il y avait plusieurs spécialités : l’histoire, la littérature, et une approche sociologique et anthropologique. Là, j’ai enseigné et dirigé des travaux sur l’histoire du soufisme et les textes scripturaires. Il y a une nécessité de parler des fondements de l’islam. C’est important.

Chez les chercheurs et enseignants universitaires, on constate une évolution assez récente, avec une implication personnelle, tel Eric Geoffroy. Il y a quelques vocations.

L'actualité, aussi tragique soit-elle, a eu néanmoins comme effet positif de susciter un regain d'intérêt pour l'islamologie. Celle-ci suit diverses voies, selon les motivations des chercheurs. Les recherches sur la spiritualité musulmane ont permis à certains universitaires de concilier recherche intérieure et académique, même s'il s'agit d'orientations radicalement différentes dans la méthode, l'unité de leur objet permet une approche conciliant ces deux perspectives.

C’est important pour la communauté musulmane qu’il y ait des intellectuels français impliqués à la fois dans un discours scientifique et dans leur foi. Les jeunes musulmans qui suivent des cours d’arabe et de civilisation ont besoin qu’on leur tienne un discours acceptable sur le plan de leur foi, comme sur le plan scientifique. Le cadre laïc permet d’intégrer des éléments de sa propre foi, de ne pas être en situation de conflit entre sa foi et ses études. Appelés à avoir une fonction dans la société, les étudiants doivent avoir une bonne approche critique et historique et savoir mettre chaque chose à sa place. Le discours scientifique et la foi ne sont pas contradictoires.

Comment percevez-vous le regain d’intérêt des pouvoirs publics sur l’islamologie ?

Denis Grill : Quant à l'intérêt des pouvoirs publics, depuis 2015, pour l'islamologie afin d’offrir à la jeunesse musulmane une connaissance de la religion qui ne donne pas dans le fanatisme et l'extrémisme, on peut se demander si le public visé est vraiment celui susceptible de se radicaliser, mais après tout, le renforcement de cette discipline est en soit utile car elle répond à un besoin et une attente.

Le soufisme permet ce passage (du discours scientifique à la foi). L’important, c’est de faire comprendre ce qu’est la spiritualité musulmane comme religion et comme culture non marginale en islam. Autrefois, si tous les savants n’étaient pas soufis, tous étaient imprégnés de soufisme. C’est essentiel que les jeunes musulmans n’en soient pas coupés et qu’ils puissent trouver dans le cadre universitaire quelqu’un qui leur enseigne cet aspect-là.

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Que vous ont apporté vos recherches sur l’œuvre d’Ibn 'Arabi, ce penseur mystique majeur du soufisme ? Quelle est la spécificité de son œuvre ?

Denis Gril : Ce qu’Ibn 'Arabi m’a apporté, c’est, avant tout, de me faire aimer le Coran et la Sunna. J’ai trouvé chez lui une compréhension des textes très littérale et, en même temps, j’ai découvert la profondeur de sa pensée métaphysique, d’où l’importance de la science des lettres chez lui. C’est un ressourcement perpétuel. Le relire, c’est toujours une découverte, une perpétuelle invention du sens. C’est remarquable car il est l’héritier de la tradition du soufisme classique, des grands penseurs comme Al-Ghazali ou Sulami.

La littérature hagiographique abonde en anecdotes très vivantes, mais sa particularité est d'avoir introduit dans le soufisme des questions traitées jusque-là par la théologie et la philosophie, telles la question de l'Être et la cosmologie. Il pressentait les critiques dont son œuvre allait être l'objet. C'est pourquoi, dans l'introduction des Futuhat al-makkiyya (sous la direction de M. Chodkiewicz, Sindbad, 1988), il met en garde le lecteur contre une mauvaise compréhension de son œuvre et se démarque de la philosophie, tout en lui reconnaissant une part de vérité.

Ibn 'Arabi provoque un étonnement ou un émerveillement. Dans un pays arabe musulman - en Iran, c’est différent - si vous dites Ibn 'Arabi, les gens vous regardent inquiets, il faut savoir à qui on s’adresse. En Occident, les gens étrangers à l’islam peuvent être touchés. J’ai fait lire Le Livre de l’arbre et des quatre oiseaux (Les Deux Océans, 1984) à une amie qui ne connaissait rien à l’islam, ni au soufisme. Elle a trouvé ça merveilleux. Ce n’est pas de la spéculation : c’est une œuvre profondément vécue dans la pratique et l’adoration. Ibn 'Arabi nous dit : « Je ressentais une brûlure sur ma langue lorsque j’invoquais des heures durant. » Pour lui, la brulure de l’amour n’est pas une métaphore.

En conclusion, que peut-on dire du rapport entre le savoir et la foi à notre époque et dans le cadre laïc ? Est-ce un moyen d’avoir une meilleure approche de l’islam ?

Denis Gril : Tout spécialiste a le devoir de faire connaitre et de communiquer le savoir. De ce point de vue, la connaissance approfondie des textes fondateurs et du soufisme est une voie privilégiée pour donner de l’islam une vision authentique, soit une foi, une pratique, mais aussi une intellectualité et une spiritualité. C’est comme ça que l’islam doit être présenté en tant que religion.

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