Fratelli Tutti : Vivre la fraternité, « un défi que nous devons relever ensemble dans la diversité de nos croyances et de nos cultures »

Fratelli Tutti : Vivre la fraternité, « un défi que nous devons relever ensemble dans la diversité de nos croyances et de nos cultures »

Par Hanan Ben Rhouma le 10/10/2020

Avec l’encyclique « Fratelli Tutti », le pape François se fait véritablement le chantre d’un monde ouvert et « habité d’une culture nouvelle fondée sur la rencontre et la reconnaissance de l’autre », selon les mots empruntés à Vincent Feroldi. Pour le directeur du Service national des relations avec les musulmans (SNRM), rattaché à l'Eglise catholique, « il y a urgence à vivre de cette fraternité et de cette amitié sociale louées par le Pape François et qui se conjuguent parfaitement avec une plus grande solidarité ». Il s'en explique sur Saphirnews en revenant sur les messages profonds qu'il nous faut retenir de la lettre encyclique. Le prêtre réagit au passage sur le discours d'Emmanuel Macron porté sur les séparatismes. Interview.


Saphirnews : Quel regard portez-vous sur la nouvelle encyclique du pape François ?

Vincent Feroldi : Quand j’ai découvert le contenu de Fratelli Tutti, je ne vous le cacherai pas, une grande joie m’a habité. En effet les 216 pages de l’édition officielle étaient réunies sous deux mots-clés, fraternité et amitié, et une expression italienne Fratelli Tutti, « Tous frères ».

Fraternité et amitié me ramenaient au 4 février 2019 quand, au Founder’s Memorial d’Abu Dhabi (Emirats Arabes Unis), je vis s’avancer deux personnes, deux amis, le pape François et le Grand Imam d'Al-Azhar, Ahmed al-Tayyeb. Or, à notre stupéfaction générale, ceux-ci nous remirent un document écrit à quatre mains sur « La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ».

Ces deux hommes, ô combien différents par leurs origines, leur culture et leur religion, osaient poser un geste prophétique qui s’enracinait, d’une part, dans la prière, mais aussi dans une amitié toute humaine, toute simple, qui s’était peu à peu développée depuis 1996.

Or, voilà que, dans la suite de cette amitié, le pape François nous révèle que, pour sa nouvelle encyclique, il s’est senti particulièrement encouragé par le Grand Imam d'Al-Azhar pour rappeler que Dieu a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme « des frères entre eux ». Pour cet homme né en Argentine en 1936, ce n’est donc pas tant un acte diplomatique qu’une réflexion faite dans le dialogue et la rencontre et fondée sur un engagement commun et partagé : celui de faire vivre la fraternité par tous.

D’où le Fratelli Tutti emprunté à François d’Assise, une grande figure des 12e-13e siècles pour l’Eglise catholique. Quand il écrivait à ses amis, ce dernier leur proposait un mode de vie « au goût de l’Évangile », à savoir habité d’« un amour qui surmonte les barrières de la géographie et de l’espace ». Il peut alors en résulter « une fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née ou habite ».

Quels points les plus saillants en retenez-vous ?

Vincent Feroldi : C’est un texte long et dense, à forte dimension sociale et politique. Pourtant, le deuxième chapitre est une longue méditation spirituelle à partir d’un texte tiré de notre livre saint, l’Evangile, et transmis par Saint Luc au chapitre 10, 25-27. Il est connu sous le titre de la « parabole du bon Samaritain ». Pourtant, le pape a intitulé son chapitre « Un étranger sur le chemin ». Il donne ainsi une dimension sociale à ses réflexions car, pour lui, il importe peu à l’amour que le frère blessé soit d’ici ou de là-bas. L’amour brise les chaînes qui isolent et qui séparent en jetant des ponts. L’amour nous permet de construire une grande famille où nous pouvons tous nous sentir chez nous. Cet amour a saveur de compassion et de dignité. Il s’enracine aussi dans le pardon.

Dès lors, ne nous étonnons pas que ce texte social consacre de nombreuses pages à la critique du libéralisme et du populisme, à l’injustice de la guerre, à l’absurdité de la peine de mort. Finalement, il se fait le chantre d’un monde ouvert et non replié sur lui-même, un monde attentif à l’autre, un monde habité d’une culture nouvelle fondée sur la rencontre et la reconnaissance de l’autre. Un monde qui retrouve la bienveillance.

L’amour nous permet de construire une grande famille où nous pouvons tous nous sentir chez nous. Cet amour a saveur de compassion et de dignité. Il s’enracine aussi dans le pardon.

En quoi la pandémie de Covid-19 vient-elle appuyer le message du pape ?

Vincent Feroldi : La pandémie n’est pas réservée à quelques-uns. Elle est universelle. Elle révèle à tous que tous les dirigeants, je dis bien tous les dirigeants, sont démunis et tâtonnent pour gérer cette crise mondiale qui n’épargne personne. Elle ne peut être résolue qu’ensemble car aucune frontière ne résiste au virus. Finalement, cette pandémie nous oblige à vivre la fraternité. Elle nous met tous à égalité : tous peuvent être atteints. L’exercice de la liberté engage chacun dans son rapport à l’autre : ne pas mettre de masque, c’est d’abord mettre l’autre en danger… et bien naturellement soi-même.

D’où ces très belles lignes du pape : « La pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. C’est pourquoi j’ai affirmé que la tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités… À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette heureuse appartenance commune, à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères. » (§ 32)

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Le pape entend dessiner les contours d'un monde d'après plus juste et solidaire. Que répondez-vous à ceux et celles qui disent que les vœux qu'il formule pour faire vivre la fraternité universelle ne sont que pure utopie ?

Vincent Feroldi : Dans ses derniers écrits, le pape François rejoint un autre chrétien, le pasteur Martin Luther King. Le 28 août 1963, à Washington, ce dernier avait partagé son rêve, « I have a dream », qui fit de lui l’une des figures emblématiques de la lutte contre la ségrégation et le racisme. De plus en plus, le pape rêve. Ainsi, en février 2020, dans son exhortation apostolique post-synodale, Querida Amazonia, il avait fait quatre rêves sur l’Amazonie et son avenir.

Là, dans Fratelli Tutti, à la suite de François d’Assise, il fait le rêve d’une société fraternelle. Au Poverello (surnom de François d'Assise, ndlr), il reprend cette idée que seul l’Homme qui accepte de rejoindre d’autres êtres dans leur vie particulière, non pour les retenir à soi, mais pour les aider à devenir un peu plus eux-mêmes, devient réellement père. Il faut se libérer de tout désir de suprématie sur les autres, se faire l’un des derniers et chercher à vivre en harmonie avec tout le monde. Le rêve est un extraordinaire moteur pour nous dynamiser. Il est porteur d’espérance. Il ouvre des espaces infinis. Un rêve peut devenir réalité.

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Le rêve est un extraordinaire moteur pour nous dynamiser. Il est porteur d’espérance. Il ouvre des espaces infinis.

Pourquoi est-ce si important de placer la valeur de la fraternité au cœur de nos réflexions et de nos actions aujourd'hui ?

Vincent Feroldi : Le document d’Abu Dhabi a été pour moi primordial dans cette compréhension que le lien premier qui nous unissait sur cette Terre, dans la Maison commune, était le fait que nous étions des frères et sœurs en humanité. Souvenons-nous des premiers mots de l’avant-propos : « La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres ».

La fin de l’encyclique reprend même l’appel d’Abu Dhabi. La fraternité n’est pas seulement au fronton de nos mairies françaises avec son « Liberté, égalité, fraternité », elle est au cœur de notre foi, à son fondement.

Ce que contient la déclaration du pape François et de l'imam Al-Azhar sur la fraternité humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune

Quelles traductions concrètes de la fraternité vous semblent urgentes à mettre en œuvre ?

Vincent Feroldi : Il y a les signes des temps. Aujourd’hui, c’est être solidaire de nos amis libanais. C’est se préoccuper des personnes fragiles qu’il faut protéger de la pandémie de Covid-19. C’est participer au débat politique pour favoriser un consensus sur une belle et généreuse politique d’accueil de l’étranger dans le respect de ses droits humains fondamentaux et dans son désir de coopérer au développement de notre pays. C’est se mettre à l’écoute des jeunes pour les accompagner dans l’entrée de la vie active en ces temps de crise économique et sociale. C’est favoriser une citoyenneté responsable dans nos villes et nos campagnes…

C'est une encyclique qui porte aussi sur « l'amitié sociale ». Est-ce à dire que la fraternité ne se suffit pas à elle-même ? Que doit-on comprendre par cette expression ?

Vincent Feroldi : Le pape François nous invite à aller jusqu’à l’intimité de notre cœur et à y déployer un amour pour le frère, pour l’autre. Parler d’amitié, c’est faire apparaître que le lien qui me lie à une autre personne est d’une nature toute particulière. Il est de l’ordre de la confiance, de la proximité, du cœur-à-cœur. « Les formes les plus nobles d’amitié résident dans des cœurs qui se laissent compléter », écrit-il. Il va jusqu’à dire aux croyants que nous devons tous le reconnaître : « l’amour passe en premier, ce qui ne doit jamais être mis en danger, c’est l’amour ; le plus grand danger, c’est de ne pas aimer ».

A partir de là, « l’amitié sociale » définit le « lieu » où cet amour – amitié pourra, devra, se déployer. Ainsi, « chaque sœur ou frère souffrant, abandonné ou ignoré par ma société, est un étranger existentiel, même s’il est natif du pays. Il peut s’agir d’un citoyen possédant tous les papiers, mais on le traite comme un étranger dans son propre pays. Le racisme est un virus qui mute facilement et qui, au lieu de disparaître, se dissimule, étant toujours à l’affût ». Cette amitié sociale doit aller vers les « exilés cachés » de mon environnement : ce sera aussi bien la personne âgée, la femme battue, le handicapé, le malade, la veuve, l’orphelin, le chômeur, le sans-abri…

Fratelli Tutti, qui s'inscrit dans la suite de la déclaration d'Abu Dhabi sur la fraternité humaine, vient prolonger l'action du Vatican en faveur du dialogue interreligieux. Vous qui en êtes un acteur important en France, comment le faire progresser ?

Vincent Feroldi : Se rencontrer, se respecter, s’entre-connaître, s’écouter, s’estimer sont à la base du dialogue interreligieux. Aujourd’hui, notre société est pluriculturelle, interconvictionnelle, diverse. Soyons convaincus que cela peut être une chance immense et un enrichissement pour tous. Cessons d’avoir peur de l’autre ! Tendons-lui la main !

Je le sais. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Il y a des forces de mort, de haine et d’égoïsme en nous tous. Mes 12 ans de ministère en prison m’ont permis de le mesurer. Je ne suis pas naïf. Mais, au fil des rencontres, des voyages, des expériences heureuses et malheureuses, je peux en témoigner. La très grande majorité des hommes et femmes de notre temps aspirent à un bonheur partagé, à une vie paisible et fraternelle.

Cela passera évidemment par plus de justice sociale, par une meilleure répartition des richesses, par une bienveillance mutuelle exprimée et par une prise en compte de l’altérité. Heureuses Journées du patrimoine qui nous permettent de nous visiter ! Heureux festivals de cinéma ou de musique qui nous enrichissent de l’art des autres ! Heureux thés et gâteaux de la fraternité qui rapprochent voisins et générations ! Heureuses actions de solidarité en faveur des sinistrés d’inondations qui réconfortent ceux et celles qui ont tout perdu…

L'encyclique est publiée deux jours après le discours présidentiel contre le « séparatisme islamiste ». Quelles impressions ce discours vous a-t-il laissé ?

Vincent Feroldi : Il y a le fond et la forme. Je ne vous cacherai pas que je m’interroge beaucoup sur l’expression même de « lutte contre les séparatismes ». Le mot « lutte » nous met dans une logique de combat et de confrontation. Le mot « séparatisme » - qui plus est au pluriel - est utilisé dans des sens très différents suivant les personnes. J’aurai préféré que le titre même du discours du président mette non pas en évidence un « contre » mais un « pour ».

Il est vrai que l’heure est grave et que notre société est à un tournant. Il lui faut décider d’une orientation positive pour l’ensemble des citoyens et définir un projet de société qui ait l’adhésion de tous (ou au moins du plus grand nombre) à un moment où notre monde change et où il faut inventer une nouvelle manière de « faire société » dans une démocratie. Il y a urgence à mettre fin à une spirale de la violence qui ne cesse de croître. Il en va de même de l’incivilité.

Mais j’en viens au fond du discours, à ce qui concerne l’ensemble des cultes et tout particulièrement l’islam. Une fois dénoncé l’islam radical et l’islam politique, mettons en valeur et favorisons cet islam spirituel qui donne sens à la vie de millions de nos concitoyens. Notre pays a la chance d’avoir parmi sa population de nombreux croyants musulmans, hommes et femmes, désireux de vivre paisiblement dans le respect des lois de notre République et dans la fidélité à leur foi musulmane. Nous savons que cela passera par la prise en compte de leurs besoins, à l’identique de ce qui a été fait pour les autres cultes. Je pense à des questions comme les carrés musulmans dans les cimetières, la construction de lieux de culte, la prise en compte de règles alimentaires ou vestimentaires…

Le discours présidentiel propose des orientations pour l’élaboration d’un projet de loi auquel les cultes seront associés – c’est heureux ! - et annonce des décisions concernant l’étude des civilisations musulmanes, l’enseignement de la langue arabe, la formation des imams. L’heure est venue de passer aux actes et de se donner les moyens d’une politique.

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Une fois dénoncé l’islam radical et l’islam politique, mettons en valeur et favorisons cet islam spirituel qui donne sens à la vie de millions de nos concitoyens.

Quelles sont vos préoccupations et vos attentes ?

Vincent Feroldi : L’une de mes préoccupations immédiates est de lutter contre la désinformation, la méconnaissance et le simplisme. Un texto, un tweet ou une petite phrase ne sont pas les meilleurs chemins pour aider nos concitoyens à entrer dans la complexité de notre monde contemporain. Il faut enrichir la réflexion. Je me réjouis donc de voir un site comme Saphirnews.com ou un magazine comme Salamnews favoriser la connaissance, permettre une diversité d’expression, contribuer à un débat de qualité. D’autres y contribuent. Mais ils ne sont pas assez nombreux.

Quant à mes attentes, il y en a une qui me tient à cœur. Celle de voir la communauté musulmane présente en France réussir à dépasser les tensions internes de ces dernières années pour pouvoir collectivement arriver à un climat de confiance apte à lui permettre de trouver toute sa place en France. Cette communauté a un potentiel formidable d’hommes et de femmes de qualité prêts à être des acteurs d’ouverture et de concorde. Je serai toujours là pour les soutenir.

Quels vœux formulez-vous à l'aune de l’interpellation pontificale ?

Vincent Feroldi : Nous ne sommes pas sortis de la crise sanitaire et nous savons que la crise sociale ne pourra se résoudre dans un délai bref. Il y a donc urgence à vivre de cette fraternité et de cette amitié sociale louées par le Pape François et qui se conjuguent parfaitement avec une plus grande solidarité. C’est un défi que nous devons relever ensemble dans la diversité de nos croyances et de nos cultures, mais unis par la seule volonté de servir le bien commun dans la Maison commune.

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