Tirailleurs, une histoire de France vue par des soldats africains qui l’ont écrite pendant la Grande Guerre

Tirailleurs, une histoire de France vue par des soldats africains qui l’ont écrite pendant la Grande Guerre

Par Lionel Lemonier, le 28/12/2022

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Film co-produit par Omar Sy, « Tirailleurs » revient sur la présence des soldats africains dans les tranchées de l'est de la France pendant la Première Guerre mondiale. Un film de guerre intimiste porté par un récit d'amour paternel et qui couvre une histoire encore rarement retracée dans le cinéma français.

Tirailleurs est un film historique, un film documentaire aussi en cela qu'il revient sur un aspect de l’histoire de France trop peu enseigné dans les écoles de l’Hexagone. Au nom de la « Mère Patrie », près de 200 000 soldats venus du Sénégal mais aussi de toute l’Afrique de l’Ouest ont combattu dans les tranchées françaises pendant la Grande Guerre. Quelque 30 000 d’entre eux sont morts au combat et beaucoup sont rentrés chez eux blessés ou invalides. Tirailleurs, c’est aussi l’histoire d’un père aimant qui veut protéger son adolescent de fils, incorporé de force dans les troupes coloniales, malgré les dangers encourus. Dans le rôle du père, Omar Sy – dont l'implication en tant que co-producteur du film va au-delà d’être simplement à l’affiche – se révèle plutôt convaincant.

Le récit commence en 1917, en Afrique, période pendant laquelle les colonisateurs français cherchent à enrôler des jeunes hommes pour remplacer les dizaines de milliers de soldats déjà morts sur le champ de bataille en métropole. Nous ne sommes plus à l’époque de l’esclavage mais les officiers n’hésitent pas à reprendre les méthodes des marchands d’esclaves qui avaient cours depuis des siècles. Des raids sont menés dans la brousse et chaque homme, jeune et robuste, est « enrôlé » au service de la France.

Bakary Diallo (Omar Sy), lui, se présente libre au bureau de l’armée française. Il s’enrôle dans l’espoir de retrouver son fils Thierno (Alassane Diong). Ensemble, ils sont envoyés dans les tranchées et vont devoir affronter l’absurdité de la guerre dans un pays qu’ils ne connaissent pas et dont ils parlent mal la langue. Galvanisé par un officier, l’adolescent va se prendre au jeu de la bravoure au combat et risquer sa vie pour un peu de gloire, dans l'espoir d'une reconnaissance officielle de la France... De son côté, Bakary va tout faire pour le sortir vivant de l’enfer. Et le ramener à sa mère. Évidemment, l’histoire finit très mal.

« Sans reconnaissance de notre passé commun, on ne peut pas créer ensemble une société bâtie sur le respect »

Le réalisateur Mathieu Vadepied a porté l’idée de ce film pendant plus de 20 ans. « L’idée est née en 1998 avec la mort d’Abdoulaye Ndiaye, le dernier tirailleur sénégalais, à l’âge de 104 ans. Il avait été enrôlé de force en 1914 », explique-t-il. « Nous avons voulu absolument que le film puisse être regardé par le public le plus large possible : les enfants comme les anciens ; ceux qui sont concernés par le récit comme ceux qui pensent n’avoir rien à voir avec l’histoire... L’esprit est celui-là : sans reconnaissance de notre passé commun, on ne peut pas continuer, on ne peut pas réparer, on ne peut pas créer ensemble une société bâtie sur le respect. » Le choix d'un film en langue peule n'est pas anodin et vient insuffler de l'authenticité au récit.

De fait, le récit se déroule comme dans un album de Jacques Tardi, l’auteur de bandes dessinées qui a beaucoup travaillé sur la Grande Guerre, celle de 1914-1918. Avec les effets spéciaux en plus qui reproduisent explosions et coups de feu avec un surprenant réalisme. La bande son est magique et le choix de filmer le plus possible en plan séquence, caméra à l’épaule, rapproche le spectateur de l’action. Nous sommes plongés dans l’ambiance des tranchées, de la franche camaraderie aux aspects les moins reluisants des relations entre soldats qui peuvent aller jusqu’à tuer leurs camarades pour accumuler l’argent nécessaire à leur fuite. Un bon film de guerre doublé d’un aspect intimiste sur les relations d’un père à son fils. Le récit s’achève avec un clin d’œil bienvenu, un de ceux qui devraient faire grincer des dents les nationalistes de tout poil.