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Comprendre la manipulation des enfants opérée par Daesh pour mieux les aider (1/3)

Par Dounia Bouzar, le 09/02/2019

Face à l’effondrement du territoire de Daesh et à sa défaite militaire, des enfants nés de parents français sont aujourd’hui de retour sur notre territoire. Au-delà des images de propagande, de la peur qu’inspire ces enfants mineurs, il s’agit d’établir un diagnostic et de bien connaître les situations de chacun des enfants de manière individualisée avant de réfléchir aux meilleurs moyens de travailler à la réintégration de ces enfants de la République qui, pour certains, ne savent la définir qu’à travers la norme radicale qu’ils ont connue. L’enfant est au cœur de la propagande de Daesh de différentes façons.

1) Des enfants recrutés pour les tâches difficiles au sein des troupes

Par nature, un enfant est enclin à faire confiance à l’adulte. Là où il faut déployer des stratégies d’embrigadement très poussées pour les adultes afin d’annihiler leurs connaissances, arguments, expériences antérieures, les stratégies pour conditionner des enfants sont plus simples et donnent des résultats plus fiables et permanents :

« Daesh envisage le développement de son idéologie totalitaire par une nouvelle génération de djihadistes encore plus endoctrinée et projette sur eux la possibilité d’un grand empire. Cette stratégie du territoire chez Daesh renforce cette politique dès la proclamation du pseudo-califat par rapport aux autres groupes djihadistes traditionnels (Al-Qaïda notamment). ( …) Pour Daesh, ces enfants sont plus prompts à s’engager, font preuve de loyauté presque instantanément, sont faciles à endoctriner car ils ont moins d’idées préconçues et de croyances que les recruteurs devraient déconstruire et combattre. » (Les enfants de Daesh, Livre blanc de la Fondation Quilliam, 2016).

La psychologue Ghislaine de Coulomme Labarthe écrivait aussi : « Si des régimes utilisent des enfants-soldats, c’est parce que ces derniers sont à la fois très malléables et inconscients. On peut donc leur demander des missions, des actes que l’adulte refuserait d’accomplir. L’enfant n’ayant ni la réalité des choses de la guerre ni celle du danger, on va se servir de son inexpérience. (…) Ceux qui veulent enrôler un enfant auront donc misé sur son besoin impérieux d’identification et son affectivité. » (Alain Louyot, Les enfants-soldats, éditions Tempus, 2007 )

Les enfants sont également moins apeurés par la mort qu’un adulte qui possède de nombreux freins psychiques face à cette dernière. Sur ce point, Ghislaine de Coulomme Labarthe, citée encore par Alain Louyot dans Les enfants-soldats, relève : « Ce qui est indéniable, en revanche, chez l’enfant, c’est son inconscience face à la mort. Il n’a pas de notion de la mort, puisqu’on ne peut pas par définition la concrétiser. Cela n’existe pas dans ses structures cognitives. S’il perd un parent (…), il ne comprend pas pourquoi il ne peut plus le voir tout à coup. L’enfant n’est pas traumatisé par l’idée de la mort en tant que telle, mais par les drames qu’elle engendre, par les gens qu’il voit pleurer autour du mort, par la séparation… Cette notion de la mort est d’ailleurs très lente à se concrétiser. »

Les mêmes observations ont été relevées par Mouzayan Osseiran-Houballah, spécialiste de l’enfant soldat durant la guerre au Liban, en ces termes : « La formation qu’ils reçoivent peut varier d’une semaine à plusieurs mois. (...) Elle est consacrée par des procédures initiatiques censées les fidéliser au groupe et les insensibiliser. (...) Par ailleurs, les chefs de milice savent que ces jeunes représentent leurs meilleures recrues car ils ont le goût du risque, une attitude de défi à l’égard de la mort, et ils obéissent aux ordres. Comme le résumait un "officier" de la rébellion congolaise à un journaliste de l’AFP, "les gamins font de très bons soldats car ils n’ont peur de rien. Ils obéissent aux ordres, ne posent pas de questions et ils ne pensent pas à retourner vers leurs épouses ou leur famille". Du fait de leur taille, et de leur agilité, les enfants sont parfois exposées à des missions particulièrement périlleuses. »

2) L’image des « enfants gazés par Bachar al-Assad »

Dans nos travaux précédents, et notamment lorsque nous avons analysé les conversations entre les recruteurs et les jeunes qui étaient en train de se radicaliser (1), nous avons constaté une individualisation de l’embrigadement. En effet, on peut constater que le discours « jihadiste » contemporain s’adapte aux aspirations émotionnelles et cognitives des différents jeunes et propose des promesses adaptées à leurs profils socio-psychologiques.

Nous avons comptabilisé huit grandes promesses, qui correspondent à des « motifs d’engagement ». Les images des « enfants gazés par Bachar al-Assad » occupent une place prépondérante dans l’une de ces promesses - la promesse humanitaire qui sous-tend le motif d’engagement mixte de « super-héros humanitaires » et que nous avons appelée « Mère Teresa ».

Cette communication veut cibler des individus « qui avaient tous, avant leur radicalisation, comme projet professionnel la préparation d’un métier altruiste (infirmier, assistante sociale, médecin volontaire, etc.) et éprouvaient le besoin d’être utiles. Ils affichaient d’ailleurs souvent cet engagement humaniste sur leur compte Twitter ou Facebook, en postant par exemple une image de leur dernier stage dans un camp humanitaire ou en énonçant la filière de leurs études. On peut se demander si les recruteurs ne les repèrent pas à l’aide de mots-clés. Dans leurs conversations, on repère la mise en avant d’un impératif d’immédiateté quant à l’action en faveur d’autrui et une forte culpabilisation de rester dans leur "confort occidental". (…) On retrouve dans leur smartphone et dans leur ordinateur "des vidéos insoutenables, montrant des victimes de guerre, notamment des enfants" ; l’objectif des rabatteurs, en fournissant ces vidéos à ces jeunes, est de les pousser à culpabiliser de rester dans leur pays en ne volant pas au secours des victimes » (Dounia Bouzar, Français radicalisés, L’enquête, Éditions de l’Atelier, 2018).

Présenter des enfants au sein des vidéos voulant convaincre que leur « gouvernance divine » garantit la justice, le partage, la fraternité, la générosité, a touché de nombreuses femmes et de nombreux adolescents français pétris de valeurs humanistes. L’image des enfants permet de faire l’inventaire de toutes les infrastructures prévues par le califat afin d’attirer de nouveaux parents : écoles, orphelinats, hôpitaux, et mêmes manèges de foires... Les enfants sont donc aussi utilisés comme « preuves » d’un monde meilleur.

3) L’image des enfants sublimée afin d’appâter de nouvelles recrues

Enfin, les enfants sont aussi investis par Daesh pour plusieurs raisons éminemment symboliques.

Tout d’abord, comme le rappelle la sociologue Hasna Hussein : « L'image de l'enfant renvoie à la symbolique du renouveau et de l'âge d'or largement investie par la propagande de l'EI. Elle est le signe de la régénération, du "bonheur" et de la "justice" après la flétrissure de régimes dictatoriaux et sénescents dans le monde arabe ».

Du coup, Hasna Hussein remarque : « Parmi ces images, celle du "lionceau du califat" est tout particulièrement surreprésentée dans les différents supports médiatiques de Daesh, à savoir : vidéo, textes et images ». Elle a recensé, par exemple, plusieurs centaines de vidéos de propagande produites entre 2012 et 2017 autour des « lionceaux du califat » : « Ils sont Français, Tunisiens, Tchéchènes, Belges, Kurdes, Américains, etc. tous âges confondus qui sont de manière très manifeste manipulés pour servir la propagande du groupe terroriste. »

Hasna Hussein complète l’utilisation des enfants : « En outre, l’image de l’enfant est souvent associée à d’autres représentant le printemps, symbole d’une fertilité, de vie exubérante et d’élan débordant. On les voit souriant, jouant dans des parcs et jardins, sur les bancs de l’école, ou encore dans des soirées animées. (...) Ainsi, cette dernière vient donc s’ajouter à d’autres plus "gaies" et "cool" de la vie sur le territoire putatif du califat, telles que des grandes villas avec des piscines voire même des palais, des centres commerciaux et des complexes éducatifs, sportifs, médicaux et académiques offerts à la jouissance des "lionceaux du califat" et de leurs aînés. Ce projet de vie (et de mort) alternatif doit répondre aux exigences des adultes qui cherchent un nouveau départ pour eux et leurs familles. »

Valoriser la place des enfants permet de consacrer et/ou de créer des adultes. Effectivement, les rabatteurs ont donné la prérogative aux jeunes apprentis « jihadistes », y compris aux jeunes mineurs, de changer de nom en choisissant une nouvelle identité commençant par Abu en tant qu’homme (« le père de », en français) ou Oum en tant que femme (« la mère de », en français). Les « jihadistes » créent ainsi l’illusion d’une renaissance, d’un renouveau, afin de consommer la rupture entre le partisan et son ancienne filiation (c’est-à-dire avec leurs propres parents et famille). Les rabatteurs positionnaient (et continuent à positionner) leurs recrues comme des acteurs fondamentaux de ce renouveau sociétal, dans lequel ils ont un rôle majeur à jouer (futurs parents) et dont ils sont responsables, à travers la nouvelle génération d’âmes à éduquer dans la pureté.

L’image des enfants-combattants est donc sublimée. Daesh les nomme « lionceaux du Califat » (Ashbal al-Khilafa) ou, comme la sociologue Hasna Hussein le répertorie dans son analyse, suivant « des appellations qui font référence à l’imaginaire musulman autour de ses héros : "Les enfants des martyrs" (abna’ al- chohada’), (…) "Les générations du califat" (ajyal al-khilafa), "Les générations des environs de Damas et de Jérusalem" (ajyal al-ghouta wal qods), "Les générations de Dabiq, Constantinople et Rome" (ajyâl dâbiq, al-qostantiniyya wa româ), ou encore "La génération des odyssées et des victoires (champions)" (jil al-malahim wal botoulat) ».

(1) Profil « Mère Teresa » in Bouzar D. et Martin M., « Qu’est-ce qui motive les jeunes pour le djihad ? », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, vol. 64, n° 6, octobre 2016, pp. 353-359

(2) Pour la question des terminologies et des héros utilisés par les « jihadistes », cf. les rapports de Dounia Bouzar et Sulaymân Valsan : « Détecter le passage à l’acte en repérant la manipulation des termes musulmans par Daesh », juin 2017, et Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulaymân Valsan : « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes » de novembre 2014 ici.

(3) Il est intéressant de noter que le terme « roum » auquel font allusion les « jihadistes » dans « Roma » pour désigner leurs adversaires en déclinant le mot « Rome » est une erreur manifeste d’interprétation de traduction volontaire. Le terme « roum » dans le texte coranique désigne exclusivement les « Byzantins » de l’époque dirigés par Héraklius ou les habitants de ce territoire.

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Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, est directrice scientifique du Cabinet Bouzar-Expertises-Cultes et Cultures et directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Elle est l’auteure de Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles (Éditions de l’Atelier, novembre 2018).

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