La « muslimosphère » face au Covid-19 - Avec la propagation du virus, le désenchantement (2/3)

La « muslimosphère » face au Covid-19 - Avec la propagation du virus, le désenchantement (2/3)

Par Tarek Khayyam, le 06/06/2020

Lectures musulmanes d’une pandémie

Depuis l’apparition du virus du Covid-19 en Chine, mi-novembre 2019, le monde entier traverse une crise sanitaire, politique, sociale et économique majeure. Cette pandémie a aussi eu des conséquences importantes au sein du monde musulman. Quels ont été les regards, les commentaires et les analyses diffusés au sein de la « muslimosphère » française ?

A lire le premier volet de cette analyse ici : La « muslimosphère » face au Covid-19 - Une punition divine au secours des Ouïghours ? (janvier-février 2020)

Au fur et à mesure que la pandémie progresse, touchant également des pays musulmans sunnites ou des minorités musulmanes dans des pays non musulmans, le discours ambiant commence à évoluer, notamment durant le mois de mars. Les images de la Kaaba vide choque de nombreux internautes, particulièrement les futurs pèlerins, qui voient leur hajj reporté pour raisons sanitaires par les autorités saoudiennes.

De nouvelles explications émergent

Face au développement du virus en dehors de Chine et d’Asie du Sud-Est, un imam officiant dans la région parisienne tente donc d’étendre la démonstration originelle à trois pays contaminés, l’Italie, l’Iran et la France. Malgré leur absence de responsabilité directe dans l’oppression des Ouïghours, ces trois États mériteraient tout de même leur destin selon lui : l’Iran pour son adoption du chiisme, l’Italie pour son christianisme, et la France pour sa laïcité.

Très vite, la question d’une extension des mesures de confinement se pose dans le monde, et notamment pour les lieux de culte. La Turquie est un des premiers pays musulmans à réagir : la Diyanet décide en mars de ne pas fermer les mosquées pour laisser les croyants prier de manière individuelle, mais interdit les prières collectives et les rassemblements religieux.

Lire aussi : Ramadan 2020 : le monde musulman mis à l’épreuve du Covid-19

De même, en France, le CFCM recommande dès le 9 mars, avant les annonces gouvernementales, la suspension des prières collectives du vendredi. Si une très large majorité des musulmans ont salué le CFCM pour son sens des responsabilités, une petite partie de la muslimosphère a réagi tout d’abord très négativement à cette décision, l’interprétant comme une nouvelle preuve de la tiédeur, voire de la soumission du CFCM aux autorités françaises et à la République.

Lire aussi : Des mosquées vigilantes et responsables, ce que disent les résultats de notre consultation

L’évolution de la conjoncture internationale tout au long des dernières semaines pose question. L’aide humanitaire et médicale de la Turquie auprès de la Chine (Erdogan allant même jusqu’à déclarer qu’il donnerait sept mois de son propre salaire), décidée à la fin du mois de mars 2020, divise, certains voyant dans ce geste un soutien tacite de la part d’Erdogan au régime chinois. Öznur Küçüker Sirene, présidente du média pro-Erdogan Red’action, se veut rassurante et explique que cet acte est justifié par la possibilité de trouver des musulmans parmi les victimes du virus :

« Même si actuellement on peut interpréter le coronavirus comme une punition divine (ou un rappel) envers les autorités chinoises qui torturent les Ouïghours, n’oubliez pas non plus que plein d’innocents (qui n’ont rien à voir avec la politique chinoise) meurent. »

À partir de la mi-mars, la communauté est prise dans des polémiques qui se recentrent progressivement sur la situation sanitaire en France et la gestion de la pandémie par le gouvernement. La situation du personnel hospitalier, particulièrement exposé au virus, en sous-effectif et victime des restrictions budgétaires imposées par l’État, émeut les internautes. L’association BarakaCity est en première ligne, aux côtés d’autres associations islamiques, pour tenter d’apporter de l’aide au milieu hospitalier, communiquant massivement autour de ces actions, décrivant ainsi la détresse généralisée du service public de la santé.

Dans le même temps, c’est le même Idriss Sihamedi qui affirme le 15 mars sur Twitter : « La première fois de ma vie que je peux dire à une femme qui veut me serrer la main ‘non’ dans la joie et la bonne humeur. Ça fait bizarre de voir que des choses halal deviennent normales. »

Polémiques autour des appels à la prière

À Lyon, la Grande Mosquée décide de faire retentir l’adhan le 25 mars pour la prière du maghreb, le même jour où les églises faisaient retentir leurs cloches pour l’Annonciation. Comme en Allemagne, cet appel à la prière est mené « par solidarité avec le personnel médical », selon les mots de Kamel Kabtane, recteur de la mosquée de Lyon.

Par la suite, des appels à la prières sont publiquement diffusés à la mosquée Eyyub Sultan de Strasbourg ainsi qu’à la mosquée d’Annonay, en Ardèche. Tandis que des militants de la muslimosphère se réjouissent de ces appels à la prière comme d’une nouvelle conquête, Kamel Kabtane est vivement critiqué par l’extrême droite et la fachosphère pour son action, mais également par le célèbre blogueur vénissian Bassem Braiki, qui qualifie cette action d’« islam swag » et appelle à « mettre au hebs » (en prison) les imams responsables.

Pour sa part, le CFCM s’est exprimé sur ces actions en les désapprouvant en ces termes : « Au-delà des polémiques, qui appartiennent à ceux qui veulent les faire vivre, il a été expressément demandé à ces responsables de trouver d’autres formes d’expression de leur solidarité et de cesser ces initiatives. »

Lire aussi : Les appels à la prière en période de coronavirus : entre instrumentalisation et fake news

La solidarité avec le personnel médical telle qu'évoquée par certains imams pour justifier l’adhan ne fait donc pas l’unanimité. Aussi, depuis le début du confinement, le rituel d’applaudir le personnel soignant à 20h a suscité l’ire des relais français du courant salafiste. Des pages Facebook et des chaînes Telegrams salafistes ont diffusé, par exemple, le « rappel » suivant (image à droite), basé sur une interprétation du verset 35 de la sourate Al-Anfal, rendant illicite pour un musulman le fait d’applaudir - car cela reviendrait à imiter les mécréants dans leur prière.

Dans le troisième volet à paraître, nous reviendrons sur les discussions ayant émergé au sein de la « muslimosphère » autour de remèdes visant à guérir le Covid-19.

A lire, le troisième volet - Des remèdes islamiques contre la maladie ?

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Tarek Khayyam est doctorant à la Sorbonne et membre du groupe Facebook Le Débat Continu.

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