Pour une laïcité areligieuse (3/3)

Pour une laïcité areligieuse (3/3)

Par Zine-Eddine Gaid, le 11/01/2021

Après deux volets d'une contribution plaidant pour une laïcité profane, puis pour une laïcité « athée », nous expliquons ici dans cette troisième et dernière partie en quoi celle-ci se doit d'être en conséquence areligieuse.

La laïcité n’est pas « neutre »

La laïcité, du point de vue religieux, c’est l’hérésie même, c’est l’incroyance ; la laïcité n’est donc pas « neutre », elle incarne et assume le parti pris philosophique de l’existence, c’est-à-dire, l’affranchissement vis-à-vis du théologico-politique. La laïcité est l’incarnation ou la traduction politico-juridique de l’existence philosophique déliée de toute appartenance religieuse ou communautaire.

C’est pour cette raison que Catherine Kintzler a parfaitement raison d’affirmer que la laïcité doit être pensée comme un « moment transcendantal » du lien socio-politique. L’espace laïque est celui du « degré zéro » du lien social, celui qui est affranchi de toute forme d’appartenance communautaire et religieuse : « C’est sur la contingence de la croyance en général et comme forme que viendront alors s’inscrire croyances et incroyances comme faits. » (1) La laïcité devient la condition de possibilité de l’expression de la croyance comme de l’incroyance, précisément parce qu’elle fonde l’ordre socio-politique sur la possibilité même de ne point croire et de mener une existence affranchie de toute tutelle.

En ce sens, comme expliqué dans le deuxième volet de la contribution, la laïcité s’arrache du théologico-politique, qu’il soit religieux ou séculier : « En réduisant à son degré zéro la notion d’appartenance supposée par la forme du religieux, et en posant cet élément vide comme principe du système, la laïcité dégage un "moment transcendantal" qui s’interroge sur les conditions de possibilité a priori de la liberté de pensée, de croyance, d’opinion. Ce moment transcendantal écarte ipso facto de la constitution politique tout acte de foi comme superflu. » (1)

Un tournant théologico-dogmatique et identitaire de la laïcité

Le génie de la laïcité tient donc précisément dans sa capacité à désactiver le religieux par la profanation et l’institutionnalisation tacite de l’existence aconfessionnelle – c’est-à-dire, philosophique – comme fondement de l’idéal du citoyen et du lien politique de la cité ; non pas par la suppression ou la suspension du religieux, mais bien par son indifférence scandaleuse. Ce que bon nombre de partisans d’une laïcité théologico-dogmatique semblent avoir oublié. Alain Finkielkraut en tête qui confessait : « Après avoir cru au "grand récit" édifiant et simpliste du triomphe progressif de l’autonomie démocratique sur l’hétéronomie religieuse, j’ai fini par me rendre compte que la laïcité était un autre régime de l’hétéronomie et que la religion n’avait pas le monopole de la transcendance. » (2)

Il y a religion chaque fois qu’il y a transcendance, écrivait à juste titre Gilles Deleuze : « Il y a religion chaque fois qu’il y a transcendance, Être vertical, État impérial au ciel ou sur la terre, et il y a Philosophie chaque fois qu’il y a immanence, même si elle sert d’arène à l’agôn et à la rivalité. » (3) Le tournant théologico-dogmatique et identitaire de la laïcité comme de la République ratifie cette idée de l’usage religieux de ces catégories politiques et, par la même, de leur pervertissement, en les érigeant comme principes transcendants et dogmatiques. Pour preuve, ce qu’en dit le Premier ministre Jean Castex à propos du projet de loi sur le séparatisme nouvellement intitulée « confortant les principes républicains » : « Je crois profondément à la laïcité, qui est une valeur très moderne, protectrice et émancipatrice. C’est la garantie que chacun puisse croire et penser ce qu’il veut, à condition que l’on respecte un socle de valeurs. »

On ne « combat » pas la religion par de la religion

La condition d’acceptabilité de la liberté de penser repose alors sur le respect d’un « socle de valeurs », donc l’adhésion, l’amour et la défense de ce « socle de valeur ». Ce qui signifie par exemple qu’« éduquer les enfants dans un cadre et avec des finalités contraires aux lois et aux valeurs de la République » doit être proscrit. Il faut donc, pour le Premier ministre – et un large pan de nos dirigeants et de la société civile –, que tout citoyen adhère corps et âme aux « valeurs de la République » sous peine de devenir suspect et hors-la-Loi, parce que hors-la-Foi républicaine. Cette propension devient tellement vraie qu'il a été envisagé pour la charte des imams du CFCM – dans une veine radicalement néo-gallicane – la mention suivante (sans qu'elle ne semble avoir été retenue au final) :

« Partant du principe que "l’Amour de la Patrie est le fruit d'une foi sincère", qui rappelle aux fidèles leur obligations à l’égard de la Patrie et de leurs concitoyens, l’Imam appelle les fidèles à élever des Prières pour la France à l’occasion du Prêche du vendredi, ainsi que lors des rencontres et des cérémonies religieuses. (...) (l’imam doit faire montre) d’un attachement profond aux valeurs universelles qui fondent notre République ainsi que l’attachement au principe de Laïcité. »

Le Premier ministre confesse qu’« en revisitant la loi de 1905 – qui est une très belle loi mais qui doit être adaptée à la France de 2020 –, nous allons favoriser la construction d’un islam de France et permettre ainsi aux musulmans de France de vivre leur foi et pratiquer leur culte dans la sérénité ». On observe ici clairement la douce dérive théologico-dogmatique du logiciel républicain : la République et ses « valeurs », deviennent des crédos et des dogmes que l’on doit nécessairement accepter, en acte mais surtout en son for intérieur : à l’école, à la mosquée, dans les structures privées, dans l’espace public, etc. Catherine Kintzler notait pourtant à juste titre que, « pour que la tolérance soit réalisée, il suffit que l’État ne recoure pas à la contrainte en matière de croyance. (…) Est intolérant un État, un rassemblement politique ou la question religieuse est l’objet d’un discours public à caractère contraignant s’imposant à tous et où elle n’est jamais laissée à l’initiative du jugement privé ». (1) Précisément ce qui se déploie sous nos yeux aujourd’hui.

Étienne Bonnot de Condillac déjà mettait en garde dans ses Mémoires sur l’instruction publique : « Ni la Constitution, ni même les Droits de l’homme ne seront présentés à aucune classe de citoyens comme des Tables descendues du ciel, qu’il faut adorer et croire... » Aujourd’hui, c’est exactement ce qui est demandé aux citoyens – et particulièrement le citoyen dit « musulman », réel ou imaginaire – ; il n’y a rien de pire qu’une religion qui s’ignore comme telle. On ne combat pas la religion par de la religion.

(1) Catherine Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité, Vrin, Paris, 2007
(2) Benny Lévy, Alain Finkielkraut, Le Livre et les livres, opus cité, p.101
(3) Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, Paris, 2005, p.47
(4) Cité par Jean-Claude Monod, Sécularisation et laïcité, PUF, Paris, 2007, p.33

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Zine-Eddine Gaid est enseignant de sciences sociales et de philosophie à MHS Paris dont la pétition pour la réouverture a recueilli plus 3 000 signatures. Cette contribution est extraite du livre Apologie de l'Ecole Meo High School (MHS), Editions Le Discernement, à paraitre.

Du même auteur :
Pour une laïcité (réellement) profane (1/3)
Pour une laïcité profane et « athée » (2/3)

Voir aussi la vidéo de La Casa del Hikma - La laïcité, un outil contre les religions en France ?