Les mots piégés du débat républicain : à l’assaut de l'expression « grand remplacement »

Les mots piégés du débat républicain : à l’assaut de l'expression « grand remplacement »

Par Pierre Henry, le 05/05/2022

Les mots qui fâchent, les mots du vocabulaire politique, souvent mal connus, employés de manière inappropriée, instrumentalisés sont nombreux. Ils se répètent et se buzzent en réseaux, confortant postures et partis pris. Ils font débat et nous divisent. Ce sont les mots piégés du débat républicain. Ces mots, nous allons les déminer, les expliquer ou simplement vous permettre de mieux les connaître. L'expression du jour ici décryptée : le grand remplacement.

Il y a encore dix ans, l'expression « grand remplacement » n'était connue et prononcée que dans les milieux d'extrême droite. Aujourd'hui, l'expression et la théorie qui l'accompagne ont réussi à s'imposer dans les débats de la campagne présidentielle. Mais au fait, c'est quoi le grand remplacement ?

Remplacer, c'est mettre quelque chose ou quelqu'un à la place de quelque chose ou de quelqu'un d'autre. Remplacer en grand, c'est le faire dans une proportion qui n'a rien d'ordinaire. Dramatiser en majuscules, c'est encore mieux. Les extrémistes se plaisent, en effet, à écrire grand remplacement avec des majuscules à « Grand » et à « Remplacement », comme on écrit « Grande Guerre », « Grande Armée », « Libération » ou « Révolution ». Le remplacement, selon eux, s'annonce donc historique, hors norme, exceptionnel. C'est une manière de mettre le peuple en garde : « Attention, les Blancs sont comme les dinosaures, appelés à disparaître définitivement. »

C'est en tout cas ce que prédit Renaud Camus, multicondamné et créateur de l'expression. Une civilisation blanche et chrétienne serait bientôt « grand remplacée » par des populations majoritairement musulmanes, venues d'Afrique et du Moyen-Orient. Pour appuyer leur argument, les complotistes citent des chiffres. Ils aiment rappeler qu'il y a en France presque 7 millions d'immigrés. Mais il oublie de préciser que plus d'un tiers d'entre eux ont acquis la nationalité française.

Qu'à cela ne tienne, ils avancent alors que 5 millions d'étrangers habitent en France, soit 7 % de la population totale, et qu'ils sont prêts à remplacer les « Français de souche ». Ils oublient de souligner, une nouvelle fois, qu'un tiers de ces étrangers proviennent d'Europe et que tous ne se destinent pas à rester dans notre beau pays.

Le concept de « grand remplacement » n'est pas nouveau. Au début du XXe siècle déjà, les nationalistes craignaient un remplacement du Français par l'étranger. Mais cet étranger qui menaçait de ruiner la patrie, c'était alors le juif. Cette théorie actualisée se focalise sur un prétendu choc des civilisations. Certains de ses partisans préfèrent évoquer une culture à défendre plutôt qu'une couleur de peau ou une religion à combattre.

D'autres vont même jusqu'à se déclarer non-violents. Balivernes que tout cela ! La théorie complotiste du grand remplacement n'a rien à envier aux vieilles idées xénophobes de l'ultra droite et elle a déjà commencé à tuer en masse. En 2019, deux massacres ont été motivés par la thèse du grand remplacement. A Christchurch, 51 morts dans deux mosquées. A El Paso, 23 morts.

Dans la théorie du grand remplacement, rien ne résiste à l'épreuve des faits. Il n'y a pas de déferlante migratoire. Il n'y a pas de changement de civilisation. Il n'y a pas d'invasion africaine, n'en déplaise aux complotistes.

Après être revenu sur l'origine de l’expression « grand remplacement » et sa balade dans l'actualité, un spécialiste nous aide à y voir encore plus clair. Ici Catherine Wihtol de Wenden

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Pierre Henry est le président de l’association France Fraternités, à l’initiative de la série « Les mots piégés du débat républicain », disponible également en podcast sur Beur FM.

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