Les mots piégés du débat républicain : à l’assaut du mot « migrant »

Les mots piégés du débat républicain : à l’assaut du mot « migrant »

Par Pierre Henry, le 13/05/2022

Les mots qui fâchent, les mots du vocabulaire politique, souvent mal connus, employés de manière inappropriée, instrumentalisés sont nombreux. Ils se répètent et se buzzent en réseaux, confortant postures et partis pris. Ils font débat et nous divisent. Ce sont les mots piégés du débat républicain. Ces mots, nous allons les déminer, les expliquer ou simplement vous permettre de mieux les connaître. Le mot du jour ici décrypté : le migrant.

Si je vous demande ce qu'est qu'un migrant, qu'est-ce qui vous vient en tête ? L'image d'un rafiot de fortune partant de Calais ? Celle de familles dormant sous les ponts de nos grandes villes ? Étrange. Vous ne pensez pas aux Français qui travaillent au Canada ou à l'étudiant allemand qui fait son Erasmus chez nous. Ah oui, c'est vrai, on les appelle plutôt des expatriés, des étudiants étrangers. Derrière le mot valise de migrant, il y a en fait des réalités multiples.

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Le terme migration vient du latin migratio, qui signifie « le passage d'un lieu à un autre ». Au 16e siècle, il qualifie le déplacement d'individus ou de populations entières d'un lieu dans un autre. À partir du 18e siècle, le terme s'applique également aux animaux. Les oiseaux deviennent migrateurs. Le mot « migrant » apparaît seulement en 1951. Il désigne, selon la définition de l'ONU, une personne qui réside dans un autre pays que le sien pendant plus d'un an. A partir des années 1960, les migrations vers l'Europe depuis les anciennes colonies s'intensifient et le mot se banalise.

Aujourd'hui, beaucoup emploient ce mot « migrant » en pensant « réfugié », ce migrant forcé car contraint de fuir son pays pour sauver sa vie. Mais un réfugié, c'est celui qui a obtenu le droit d'asile, une notion encadrée par une convention internationale, la Convention de Genève. Réfugiés ou exilés, par leur participe passé « é » se réfèrent à une personne, à une histoire. Les émigrés ou les immigrés, des mots du 20e siècle, en témoignent. Ils sous-entendaient un lieu de départ, par exemple l'Algérie, l'Italie, le Portugal, et d'arrivée, la France, l'Europe du Nord. L'immigré est souvent devenu français. Le réfugié est arrivé à destination. On lui a donné un statut.

Le migrant, avec son participe présent « ant », décrit l'action en train de se faire. Il semble alors destiné à migrer à perpétuité sans pouvoir se fixer. Il paraît venir de nulle part pour errer à jamais. Le mot « migrant » est devenu ainsi un humain en transit, banni de la société. Utiliser ce mot, c'est nous mettre à distance de l'humanisme fondateur de nos sociétés européennes. Et si, faute de pouvoir changer le mot, on changeait son image ? Cela pourrait commencer par respecter la dignité des personnes, inhérente à tout être humain, migrant ou non. C'est le principe premier de toute politique publique, ce qui ne signifie en rien l'absence de règles d'accueil.

Après être revenu sur l'origine du mot « migrant » et sa balade dans l'actualité, un spécialiste nous aide à y voir encore plus clair. Ici François Gemenne.

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Pierre Henry est le président de l’association France Fraternités, à l’initiative de la série « Les mots piégés du débat républicain », disponible également en podcast sur Beur FM.

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